Hier ne meurt jamais : la Russie saisie par des pulsions de Guerre froide ? (janvier 2013)
2013-01-14

Moscou et Washington se livrent à une bataille diplomatique et législative depuis l'affaire Magnitski, du nom du juriste américain mort en 2009 au cours de sa détention provisoire en Russie. Crispations. Publié par Atlantico le 31 décembre 2012.

Atlantico : Vladimir Poutine a récemment estimé, suite aux complications de l'affaire "Magnitski", qu'il y avait un empoisonnement des relations entre Moscou et Washington. Au-delà de cette question qui peut paraître mineure qu'est-ce qui peut justifier aujourd'hui ce regain de tensions entre les deux pays ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : L'affaire Magnitski s'ajoute à l'affaire Youkos et à l'emprisonnement de Khodorkovski, sans même revenir sur le pouvoir personnel de Vladimir Poutine et son mode d'exercice du pouvoir. Elle témoigne de la nature et du mode de fonctionnement du système politique russe. Il s'agit là d'un régime autoritaire patrimonial - fondé sur la relation patron/client, le népotisme et la corruption -, qui porte atteinte aux libertés et aux droits fondamentaux. Sauf à céder au relativisme et partant au nihilisme, ce n'est donc en rien une question mineure.

En effet, la nature des régimes politiques n'est pas neutre sur le plan des relations internationales et cette asymétrie entre un régime autoritaire patrimonial d'une part, des régimes constitutionnels-pluralistes et démocratiques d'autre part, interdit l'instauration d'une relation étroite et durable fondée sur des convergences de fond en termes de valeurs et de vision du monde. Une prétendue Realpolitik faisant l'impasse sur cette asymétrie serait tout sauf réaliste. Peut-être l'invocation de la Realpolitik dans les relations avec la Russie masque-t-elle parfois une certaine préférence pour ce type de régime. Une sorte de "syndrome Olrik" ?

Peut-on pour autant parler d'une aggravation sur le long terme des relations entre les deux pays ?

La vision de la Russie comme "nouvel Occident" et d'un grand partenariat russo-américain, vision un temps portée par les attentats du 11 septembre 2001 et la coopération des deux pays dans la lutte contre le terrorisme, se heurte à la force des choses. Dès la fin du premier mandat de Poutine (2000-2004), les relations russo-américaines se dégradent avec en arrière-plan l'élargissement des instances euro-atlantiques (UE et OTAN) à des pays autrefois membres du Pacte de Varsovie, voire de l'URSS (les trois Etats baltes). Moscou juge en effet que ces pays auraient dû renoncer au libre exercice de leur souveraineté pour demeurer dans une "zone grise" instable, entre la Russie et l'Europe occidentale. Les "révolutions de couleur" en Ukraine et en Géorgie, c'est-à-dire l'ébranlement de systèmes de pouvoir similaires à celui de la Russie, et la volonté de ces pays de se tourner vers l'Occident vont alors dans le même sens. S'y ajoute le déploiement prévu d'une défense antimissile dans l'OTAN pour contrer la menace balistique iranienne. Il faut ici rappeler que la Russie a son propre système antimissile, certes fruste mais bien réel, qu'elle entend moderniser.

Au cours du second mandat de Poutine (2004-2008), cette dégradation s'est confirmée et l'on a pu parler de "paix froide". Le "redémarrage" (reset) amorcé avec la mise en place de l'Administration Obama, à partir de 2009, a permis de dégager des plages de coopération sur un plan pratique (logistique de l'OTAN en Afghanistan, traité de réduction des armes nucléaires stratégiques, nouvelle résolution sur le nucléaire iranien). Pourtant, le volontarisme à l'égard de la présidence Medvedev s'est révélé vain - il n'a pu/voulu s'autonomiser - et il semble difficile d'aller plus loin, le "reset" tournant à vide. Sur la moyenne durée, il y a donc bien détérioration des relations entre la Russie et l'Occident. Considérons simplement les différences d'approche dans l'Est européen, au Caucase et au Grand Moyen-Orient.

L'Europe doit-elle s'inquiéter de cet activisme diplomatique ou peut-elle tirer avantage de cette nouvelle donne ?

L'UE n'est pas un réel acteur global des relations internationales et elle n'est pas située "quelque part" entre la Russie et les Etats-Unis. De surcroît, la plupart des Etats membres de l'UE sont les alliés en bonne et due forme des Etats-Unis et participent de l'OTAN. Il existe bien un partenariat UE-Russie axé sur l'énergie et l'économie mais il n'a guère de substance et l'"accord de partenariat et de coopération" entré en vigueur en 1997 n'a pu être renégocié dix ans plus tard, comme cela était prévu. Les efforts faits par l'UE et ses Etats-membres pour diversifier leurs approvisionnements en hydrocarbures, limiter la position dominante de Gazprom sur les marchés gaziers européens (le troisième "paquet énergie" impose la dissociation entre les activités de production et de distribution) et faire respecter la concurrence contrarient la "grande stratégie" russe vis-à-vis de l'Europe. Autant de pommes de discorde. Faudrait-il donc accroître plus encore la dépendance européenne à la Russie en signe de bonne volonté ?

La Russie n'a certainement pas intérêt à voir se constituer une UE plus substantielle et privilégie donc les relations bilatérales avec certains des Etats-membres : l'"Europe européenne" que l'on invoque à Moscou serait basée sur la liquidation de l'étroit système de coopération géopolitique développé au fil des décennies dans l'aire euro-atlantique. Jeux d'alliances et de contre-alliances entre les différents Etats européens comme à la Belle Epoque ! Ainsi la Russie pourrait-elle s'appuyer sur sa masse critique propre pour rehausser son poids et son rôle en Europe. Notons qu'en Allemagne, celle-là étant le principal partenaire énergétique et commercial de Moscou, d'aucuns s'inquiètent à haute voix des involutions politiques russes. Cette dérive est vue comme grosse de risques et de menaces à moyen terme.

De manière plus générale, la Russie réussie-t-elle aujourd'hui à trouver sa place dans le "monde multipolaire" cher à M. Poutine ?

L'expression de "monde multipolaire" est sujette à caution et désigne moins l'état objectif des rapports de puissance entre les grands acteurs des relations internationales qu'une vague idée de partage des responsabilités internationales et du pouvoir de décision entre les puissances occidentales d'une part, les puissances émergentes d'autre part. A l'épreuve des faits, il s'avère que les puissances émergentes campent sur une vision étroite de leurs intérêts nationaux-étatiques et ne veulent pas assumer leur part du fardeau. Le discours de la multipolarité qu'elles tiennent est surtout une "polémique" à l'encontre des anciennes puissances coloniales et impériales. Quant à Poutine, il a usé de ce discours pour se poser en puissance tierce sur la scène internationale et rééquilibrer ces relations avec l'Occident en se tournant vers l'Asie et le "monde des émergents". Cela est censé conférer une touche moderne à une forme de pouvoir opaque ainsi qu'au vieux culte de la "derjava" ("puissance" en russe NDLR), qui n'est jamais qu'une idolâtrie de la force.

En fait, la Russie ne peut être définie comme une puissance émergente : son économie est directement indexée sur les cours des hydrocarbures. L'idée directrice de Poutine est de reconstituer une forme d'union post-soviétique dans les limites de ce que les dirigeants russes nomment l'"étranger proche". Cette "Russie-Eurasie" prétend maintenir ou retrouver des positions datant de la période soviétique. On le voit en Syrie, avec le long soutien apporté au régime de Bachar al-Assad, envers et contre la raison politique. Prétendre maintenir un statu quo qui n'existe plus est une impasse et la timide avancée de Moscou au Proche et Moyen-Orient réalisée dans les années 2000 - la Russie courtisait activement l'Arabie saoudite et elle a obtenu un siège d'observateur à l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI) -, est fortement compromise. Sur un plan plus général, Poutine et les dirigeants russes restent centrés sur le "paramètre américain". Dans le cadre de conflits entre l'Occident et certains pays du "Sud", ils sont toujours tentés de se placer sur le fléau de la balance. Tout cela est contre-performant.