Origine et évolution du concept de minorité (1/5)
2011-04-15

Le monde recèle un nombre considérable de petits groupes ethniques ou culturels éparpillés à l'ombre de majorités généralement indifférentes. Pour bien saisir la problématique des minorités dispersées, il faut la replacer dans son contexte.

ORIGINE ET EVOLUTION DU CONCEPT DE MINORITE



Bien que, dans l'acception actuelle, le concept de minorité soit de création relativement récente, des groupes de langue et de culture différente ont toujours vécu plus ou moins dispersées au sein de la population majoritaire. Sans remonter au Royaume de Sumer où à l'Egypte pharaonique, notons que le grand duché de Lituanie garantissait dès le XIV° siècle une protection spécifique aux Juifs, aux Karaïtes et aux Tatars.

Ces protections, donc le présupposé et le corollaire était le plus souvent le caractère "inférieur " du groupe minoritaire, ne constituaient au demeurant qu'une concession volontaire du souverain, et représentait de sa part une manifestation de "tolérance" (où du sens bien compris de son intérêt).

Ceci étant, il faut dire qu'avant l'apparition des revendications identitaires dans la foulée des mouvements romantiques à la fin du XVIII° siècle, l'ethnicité jouait un rôle secondaire au sein d'Etats soudés par le principe de légitimité monarchique ou d'appartenance religieuse. Très tôt en Europe, en vertu de l'adage "Cujus egio, ejus religio", les peuples ont été censés adopter la religion de leur souverain. Même si, en pratique, cette règle comportait nombre d'exceptions, il en résultait que la notion même de minorité ne pouvait alors avoir d'autre signification que religieuse.

La "question des minorités nationales et ethniques" est en fait la résultante des éveils identitaires des peuples de l'Europe médiane au XIX° siècle et c'est d'ailleurs à travers l'histoire des éveils nationaux centre-européens que nous essayerons de cerner cette version bien particulière de l'altérité collective qu'est le vécu minoritaire notamment dans sa forme dispersée.

L'Europe Médiane ou l'origine du questionnement minoritaire



L'Europe centrale, orientale et balkanique constitue historiquement à la fois un enchevètrement de minorités.

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Les éveils nationaux



Après les éveils nationaux serbes et grecs, les révolutions de 1848 marquent en Europe centrale et orientale le premier véritable soulèvement des peuples contre le principe de légitimité monarchique. Parti de Vienne en mars 1848, ce "printemps des peuples" ébranle l'édifice centre-européen et voit les principales nations de l'Empire des Habsbourg rechercher soudain une vie nationale propre. En dépit de l'écrasement des révolutions populaires à Prague et Vienne, le mouvement fait tache d'huile dans la région.

En Russie, la "Renaissance Nationale" au XIX° siècle (elle débute en fait vers 1815) s'est largement réalisée contre l'Occident assimilé à la communauté juive présentée comme apatride, "cosmopolite", affairiste et révolutionnaire. Or, pour des raisons historiques, l'importante communauté juive habitait surtout la "zone de peuplement" autorisée de l'Empire russe située aux confins de l'Autriche-Hongrie. Sa présence au coeur des zones d'éveil culturel et national des peuples slaves : Russie, Ukraine occidentale (Galicie, Ruthénie) et Pologne transforma les Juifs en boucs émissaires.

Notons d'ailleurs qu'au même moment et sur les mêmes lieux la communauté juive vivait elle-même une remarquable période d'expansion culturelle et nationale. La Haskala (philosophie juive des lumières) y connaîtra certains de ses sommets, le Bund (fondé à Vilnius en 1897) et le sionisme s'y développeront brillamment et la littérature yiddish née à cette période constitue toujours un phare.

Après cet échec du premier "printemps des peuples" en apparence, les absolutismes impériaux reprirent comme si rien ne s'était passé leur cheminement séculaire, mais pour les nationalités prisonnières de ces "prisons de peuples" que constituaient ces empires, la vision du monde n'était désormais plus la même.

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Les jeunes Etats d'Europe médiane



Quelques décennies après 1848, un certain nombre de peuples accédèrent à l'indépendance. Sont ainsi successivement apparus entre les années 1860-1880 : la Bulgarie et la Roumanie, en 1912 : Albanie. La plupart de ces nouveaux Etats, se voulant des Etats-nations à l'occidentale comportent eux même nombre de minorités souvent éparpillées.

Les traités de paix imposés aux vaincus après la grande guerre poursuivront l'évolution et verront l'émancipation nationale d'un certain nombre de peuples de taille moyenne : la Hongrie, les Pays Baltes, la Tchécoslovaquie, l'Ukraine et la Bielorussie. Dans le Caucase : l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Georgie. Certains, comme les cinq derniers n'eurent alors qu'une très éphémère souveraineté. Malheureusement ces nouveaux Etats à vocation d'Etats-nations (d'inspiration française), n'ont guère de références étatiques nationales et sont eux aussi - pour des raisons que l'on verra plus loin- souvent truffés de minorités explosives : Allemands de Tchécoslovaquie, Hongrois de Transylvanie attibués à la Roumanie, Turcs de Bulgarie ....

La vie politique nationale de la plupart des Etats d'Europe centrale et orientale est donc récente. Le cadre humain et culturel de vie des peuples en question a, pour l'essentiel, pendant des siècles été celui des trois Empires, Autrichien (Hongrie, Slovénie, Croatie ...), Ottoman (Caucase, Serbie, Bulgarie ...) et Russe (Pologne, Etats Baltes, Ukraine...) dont - surtout pour les deux derniers - ni la liberté et la prospérité des citoyens, ni le respect des minorités n'ont jamais été les préoccupations majeures. Dans l'ensemble, à part quelques zones de prospérité -surtout en Bohème d'ailleurs- l'Europe médiane restait dans l'ensemble au lendemain de la Grande Guerre une zone de pauvreté et même, dans de nombreux cas, de misère.

Dans ces conditions, bien avant que le "rideau de fer" ne s'abatte sur l'Europe en 1947-1948, la démocratie initialement inscrite dans les constitutions des nouveaux Etats d'Europe centrale avait - instabilité oblige - déja connu d'audacieux "aménagements".

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L'Europe Nouvelle des nazis (1938-1945) et ses suites



A partir de 1938, la politique hitlérienne consacra en effet brièvement un nouveau partage de l'Europe centrale selon les principes ethnistes chers aux théoriciens allemands. La Transylvanie redevint en partie hongroise et des Etats nationaux "protégés" par l'Allemagne nazie apparurent en Croatie et en Slovaquie sous la conduite de "chefs" locaux. La Croatie oustachie laissa notamment un douloureux souvenir pogromiste, alors que l'ensemble des peuples des Balkans, livrés aux haines ethniques, s'entremassacraient en entrainant d'innombrables déplacements de population.

Plus à l'Est (Russie, Ukraine) des soi-disant "armées de libération nationales" levées par les Allemands parmi les millions de déserteurs ou de prisonniers "ethniques" de l'armée soviétique lassés de la terreur rouge perpétueront de leur côté d'innombrables massacres.

Pour finir, à la fin de la guerre, alors que la paix était revenue sur l'Europe dévastée, les vainqueurs choisissent de règler le problème des minorités de façon "définitive" et radicale. En quelques mois, près de dix millions d'Allemands seront en effet brutalement chassés de leurs territoires traditionnels devenus, du jour au lendemain soviétiques, polonais ou tchèques (les Accords de Potsdam d'août 1945 parlent de "déportations humaines et ordonnées"). Dans ce processus que nous qualifierions aujourd'hui de "nettoyage ethnique", deux millions de civils laisseront leur vie.

Plus à l'Est, des millions de Polonais durent de même quitter sans espoir de retour leurs villes et leurs villages d'Ukraine et de Biélorussie pour venir occuper les maisons que les Allemands venaient d'abandonner en Poméranie et Silésie attribuées à la nouvelle Pologne ainsi transfèrée de trois-cents kilomètres vers l'Est au bénéfice de l'Union Soviétique.

C'est que l'Europe de l'Est tombe après la seconde guerre mondiale sous la coupe de ce même communisme qui, depuis la victoire des Bolcheviques sur les Blancs règnait déjà de Brest-Litovsk à Vladivostock. En matière de nationalités, les communistes ont, au demeurant, nous le verrons, développé des approches tant théoriques que pratiques, très particulières.

Eléments de la problématique minoritaire et Europe médiane



La situation des minorités dans l'Europe médiane sera déterminante en ce qui concerne les réflexions géopolitiques et juridiques qui suivent tant il est vrai que c'est dans cette région que se situe aujourd'hui comme hier l'épicentre de la problématique minoritaire.

Des crises enchevètrées



De la Moldavie à la Thrace, de l'Estonie à la Macédoine, l'Europe bruisse aujourd'hui de tensions ethniques et nationales opposant des peuples à des Etats ou des Etats entre eux à propos de minorités. Or nombre de ces foyers de tension sont, susceptibles de devenir, source de crispation nationaliste de la part de la majorité ethnique risquant ainsi de dégénèrer en affrontement.
Ce retour aux vieux démons s'effectue souvent avec une vigueur nouvelle nourrie par le fait que l'absence d'autre "mythe collectif" immédiatement disponible laisse le champ libre au bouillonnement incontrolé des nationalismes. Plutôt que de dresser un catalogue des conflits, nous avons tenté un essai de classification des affrontements potentiels ; quelques cas caractéristiques nous serviront d'exemples .

- Querelles frontalières et minorités dispersées
La Roumanie offre ici un bon exemple. La Transylvanie et le Banat roumain (région de Timisoara-Temesvar) constituent depuis fort longtemps une pomme de discorde entre Roumains et Hongrois. Aujourd'hui, après avoir été une principauté indépendante puis sous tutelle hongroise, la région est roumaine depuis la fin de la première guerre mondiale. Elle comprend une population rurale roumaine orthodoxe avec de fortes concentrations urbaines magyares, et dans une certaine mesure, allemandes, souvent protestantes.

Considérée par les Hongrois comme le berceau de la nation (seule région demeurée véritablement hongroise pendant les trois siècles d'occupation Ottomane) elle est au contraire vue par les Roumains comme le refuge sacré des anciens Daces (puis des Valaques) contre slavisation et ottomanisation.
Le malheur est que, dans leurs grandes lignes, les deux histoires sont vraies et que, bien qu'ils aient cohabité harmonieusement pendant des siècles, aucun des deux peuples ne reconnait aujourd'hui les "titres de propriété" de l'autre.
Cette crise larvée est heureusement aujourd'hui relativement controlée par les efforts conjoints des deux capitales concernées et des organisations européennes et des accords ont étés signés entre Budapest et Bucarest .

- Des conflits gigognes
Nous écartant un instant de l'Europe médiane, nous choisirons ici l'exemple " exotique " du Québec, qui illustre bien une situation d'imbrication de revendications identitaires. La majorité francophone de la " Belle province " fait figure de minorité au sein du Canada anglophone et, à ce titre, elle réclame une francisation de la vie publique selon la "Loi 101" qui fait du Québec une province francophone.

Cette francisation est contestée par la minorité anglophone de la province qui, exhipant de ses droits historiques se prétend - et pas toujours à tort - discriminée. Plus embarassant pour les souverainistes, elle se voit activement soutenue dans sa lutte par les populations autochtones (Indiens, Inuits) qui, au nom des Droits de l'homme protestent contre l'obligation d'utiliser le français, langue minoritaire dans un ensemble majoritairement anglophone ou l'anglais est en outre la langue des affaires. Allant plus loin, les autochtones demandent que leurs langues ethniques aient la première place dans leurs "régions ethniques" dont ils réclament l'autonomie si ce n'est l'indépendance. La logique identitaire des nationalistes québéquois francophones se trouve ici prise à son propre piège et, dans leurs échanges avec les nationalistes infra-provinciaux, leur langage perd beaucoup de la sympathique tonalité libertaire que nous leur connaissons.

- Une situation fluide
La chute des régimes marxistes a laissé les peuples d'Europe Centrale seuls face à eux-mêmes, à leur détresse économique et à leurs vieux démons. Contrairement aux Occidentaux façonnés par quatre décennies de vie démocratique et de progrès économique certains peuples de l'Est ont conservé une "immaturité" économique mais aussi une virulence nationale intacte et une disponibilité totale. On assiste donc dans certains cas à une potentialisation des tensions résultant d'héritages nationaux et communistes évoqués ci-dessus ; les frustrations sociales actuelles venant raviver les vieilles rancunes nationales et la haine des minorités. C'est parfois une véritable course de vitesse qui se déroule entre les dérives nationalistes des majorités et l'établissement d'un état de droit, assorti de l'investissement dans les affaires et son corollaire le décollage économique qui heureusement caractérise déja une bonne partie de la région.