Nicolas Saralidzé (1914-1991), déporté géorgien, anonyme parmi les anonymes
2013-03-29

Lorsque l'on naît le 20 mars 1914, dans une famille paysanne, sur les terres géorgiennes de l'Ouest difficiles à cultiver, le destin est tout tracé : « tu cultiveras les terres de ton père ».

Après la parenthèse d'une Géorgie indépendante -comment s'en souvenir à 7 ans ?-, le jeune Nicolas grandit sous le régime soviétique des années 1920 qui a décrété la spoliation des terres des petits propriétaires. Le destin change de cap : « tu cultiveras les terres du kolkhoze ».

Puis vient le temps du service militaire dans l'Armée rouge, « comment utiliser ce gaillard imposant, ne comprenant pas un traître mot de russe et s'exprimant dans un dialecte géorgien incompréhensible ? ». Corvées ingrates, brimades des officiers russes, rien pour réconcilier le jeune géorgien avec le monde soviétique.

Enfin libéré de ses obligations militaires, il retourne au village.

Une opportunité se présente en 1937, fuir ce régime dans lequel il n'a pas de place : qui se méfie de ce jeune homme anonyme surgi d'on ne sait où dans ces queues multiples que les fonctionnaires ont l'art de créer ? « Et vous ? Papier d'identité, certificat de travail, bon ça va. Où est votre titre de voyage ? Ton titre de voyage ? Bon sang, il ne comprend rien celui-là. Ton titre de voyage, où est-il ? », et se retournant « Guiorgui, viens-voir, un de tes compatriotes ne comprend rien à rien ». De guichet en guichet, de roubles en roubles, sortis discrètement de la doublure de ses vêtements, il embarque … et passe la frontière soviétique, paysan anonyme auquel personne ne prête attention !

Le voilà en Roumanie, le régime y est encore libéral. Il s'emploie à ce qu'il sait faire, le travail de la terre et finit par se stabiliser chez un fermier qui apprécie son efficacité.

En 1941, l'arrivée des troupes allemandes change la donne. Citoyen soviétique, avec papiers roumains provisoires, il est embarqué vers l'Allemagne pour le travail obligatoire. De Munich, il ne voit que la gare marchandise. De chantier en chantier, il creuse, il porte à dos d'homme, il étaye, il maçonne … et pratique la langue internationale gestuelle mêlée de mots russes, roumains, allemands et … géorgiens. « Qui songerait à lui confier un fusil pour aller combattre l'Armée rouge : il est bien trop utile pour ces travaux, surtout qu'il ne rechigne pas à la tâche pour une ration supplémentaire de nourriture ».

En 1943, il est envoyé en Belgique avec une escouade de travailleurs civils pour creuser des tranchées de défense. La situation militaire se tend, l'encadrement se rigidifie, les conditions de travail se détériorent.

Début mai 1944, ils embarquent sans ménagement vers une destination inconnue. A l'arrivée, après 4 jours et 4 nuits dans des wagons gardés par des troupes allemandes, ils comprennent qu'ils sont sur les voies de la Gare du Nord à Paris. Un gradé vient choisir les plus vaillants : Nicolas repart vers une nouvelle destination, cette fois le Sud de la France.

Dans la région de Castres, des membres des Forces françaises libres apprennent l'existence de ce train de travailleurs destinés à renforcer des ouvrages militaires : ils parviennent à les contacter et tente de les faire évader, vainement. Nicolas est repris et emprisonné ; son camarade Chaloutachvili est tué dans l'opération. Une deuxième tentative réussit et il rejoint le maquis de la Montagne noire. Il intègre le Corps Franc de Sidobre (3e Commando, 3e Peloton) (1) où à sa stupéfaction il trouve 15 parachutistes américains, 5 autres Géorgiens et des résistants français -il ajoute ainsi à son langage gestuel quelques mots américains et français-. Sa force physique lui donne, ici aussi, le privilège des travaux les plus lourds : il porte un fusil mitrailleur dont il apprend le maniement. Il combat dans la région de Castres et de Mazamet : 700 soldats d'une unité allemande venue de Carcassonne sont faits prisonniers. Le 22 septembre, les Alliés font dissoudre le Corps Franc : il ne songe qu'à une chose « ne pas être renvoyé en URSS ».

Il apprend qu'une colonie géorgienne, issue de l'émigration des années 1920, existe encore dans un village d'Ile-de-France. Avec la complicité de camarades français, il échappe au regroupement dans un camp de transit, débarque à Leuville le 30 septembre 1944 et trouve emploi chez un fermier. Les autorités françaises rapatrient les citoyens soviétiques présents sur le territoire -sauf exception- ; il essaie de faire valoir son statut de travailleur enrôlé et son exil antérieur en Roumanie.

Les procédures administratives traînent. Le 22 mars 1946, le Conseiller technique du ministère des affaires étrangères concernant les réfugiés et apatrides, motivé par Sossipatré Assathiany, directeur de l'Office des réfugiés géorgiens à Paris, attire par lettre l'attention du Préfet de Police de Paris au sujet de Nicolas Saralidzé : il demande une autorisation de séjour en sa faveur, compte tenu des certificats favorables des Forces françaises de l'intérieur et propose de mentionner sur sa carte d'identité « ne pouvant justifier d'aucune nationalité, d'origine géorgienne ».

Enfin libre, à Leuville-sur-Orge



Après quelques rebondissements, la requête est acceptée. Il reste en France, à Leuville. Durant quatre décennies, il cultive la terre française et y fait pousser des cornichons à la géorgienne qui -ironie du sort- deviennent des « malossols » à la russe. L'entreprise des frères Klapitch d'Alfortville, se charge de les « naturaliser » après les avoir fait ramasser par un camion Citroên à nez avancé dont le chauffeur est M. Georges (un brave militant communiste français qui aurait tant aimé que ces Russes blancs rejoignent le camp des travailleurs) et le chef de bord est Gricha Ouratadzé (ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères de la Ière République de Géorgie, envoyé clandestinement rencontrer Lénine à Longjumeau en 1911 et à Moscou en 1920).

Il achète, avec le fruit de son travail, sa première voiture, une limousine Peugeot d'avant-guerre dans laquelle passagers hélés au hasard de la route de Leuville (2) et cagettes de cornichons se disputent la place. Il ne manque jamais de raconter son odyssée au volant, dans son langage gestuel mêlé de mots géorgiens, russes, roumains, allemands, américains, français et provoque irrémédiablement l'inquiétude des personnes embarquées. Après être descendus, les parents ajoutent parfois à l'encontre des enfants : « tu vois, si tu ne travailles pas bien à l'école, tu deviendras comme le grand Colas ».

Il épouse une femme française, Léontine (1911-1996), invite sans retenue amis et relations au restaurant géorgien tenu un temps à Leuville par Hélène et Micha Tsagarelli, dispute des parties de cartes mémorables aux enjeux financiers réprouvés par l'archiprêtre de la communauté géorgienne, enfin libre !

Anonyme parmi les anonymes, loin des prétentions parfois indues de titres nobiliaires, universitaires ou politiques, loin des guerres de clans sociaux-démocrates et nationaux-démocrates, emporté par la folie des hommes du XXe siècle, entraîné de l'Est européen à l'Ouest européen avec des centaines de milliers de déportés, il a survécu. Peut-être par chance, certainement par détermination. Depuis 1991, il propose son ultime revanche sur le destin, l'une des plus majestueuses pierres tombales du carré géorgien du cimetière communal de Leuville (3), en marbre.

Notes

:

(1) Le Corps Franc de Sidorbe a eu à combattre -notamment à Castres- contre des unités géorgiennes de l'armée allemande, appartenant à la « Georgische Legion ». Cette Légion géorgienne, forte de 14 000 soldats et de 6 000 auxiliaires de troupe (service, transport, garde et surveillance) entre 1943 et 1945, était composée de prisonniers faits à l'Armée rouge souhaitant échapper aux camps allemands. Certains des membres de la Légion géorgienne envoyés en France ont déserté de fin 1943 à mi-1944, avec l'aide des Forces française de l'intérieur, pour rejoindre les maquis.

(2) Voir [URL : 3473]

(3) Voir [URL : 1646].

Sources

:

- Archives familiales,

- Archives de l'Office des réfugiés géorgiens (1945-1952), dont documents du Conseil géorgien pour les réfugiés (139 rue Ranelagh, Paris XVI),

- Déclaration du 20 février 1946 du Père Nicolas Zambakhidzé, Paroisse orthodoxe géorgienne Sainte Nina de Paris,

- Procès-verbal de témoignage du 13 mars 1946 signé de Wakhtang Hambachidzé (président de l'Association géorgienne en France) et d'Ilia Djabadary ,

- Lettre du 22 mars 1946 du Conseiller technique du ministère des affaires étrangères pour les questions concernant les réfugiés et les apatrides.

Remerciements à Aline Angoustures, Chef de la Mission histoire et exploitation des archives, OFPRA.