Typologie des situations minoritaires (2/5)
2011-04-15

TYPOLOGIE DES SITUATIONS MINORITAIRES



La question des minorités est de celles qui, pour des raisons diverses, permettent rarement de parvenir à un consensus. Depuis des décennies des monceaux de documents sur le sujet ont été produits par les organisations internationales et les parties en cause ne sont parvenues à se mettre d'accord sur aucune définition, concluant en général que si l'on voulait atteindre un minimum d'accord, il était préférable de laisser cette question de côté.

Nature des minorités



En dépit des difficultés rappelées ci-dessus, il faut, à ce stade, tenter de cerner les principaux concepts clés de l'approche traditionnelle de la matière. On distingue un certain nombre de types minoritaires regroupés sous les étiquettes suivantes :

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Minorités religieuses



Ce sont évidemment a priori les plus faciles à définir. En Italie, les protestants sont ainsi une minorité religieuse comme les Chrétiens le sont au Liban ou les Boudhistes en France. Ceci étant cette simplicité n'est qu'apparente et de nombreuses nuances viennent compliquer l'analyse. Ainsi, en Hongrie, les Juifs refusent par exemple d'être considèrés comme une minorité alors que leurs homologues de la toute proche Ukraine subcarpathique revendiquent au contraire cette qualité. De nombreux Occidentaux s'insurgent contre la mention "Juif" figurant dans les documents officiels de certains Etats d'Europe orientale alors que cette inscription est demandée par les intéressés dans les régions ou les Juifs sont traditionnellement considèrés comme constituant une nationalité.

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Minorités culturelles.



Initialement, dans les années soixante, les spécialistes ont forgé le terme de " minorité culturelle " pour combler un vide dans la terminologie existante. Il apparaissait en effet difficile d'identifier un groupe comme les Juifs qui vivent en diaspora (si l'on fait abstraction de l'Etat d'Israël), n'ont pas de langue commune et sont évidemment loins de tous se réclamer d'une appartenance religieuse. Et pourtant, ils existent et ont une conscience communautaire. On a donc créé une nouvelle catégorie applicable à un certain nombre de groupes trouvant mal leur place dans les catégories existantes tels les Bahaï ou les Roms (Gitans).

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Minorités linguistiques



Comme les minorités religieuses, les minorités linguistiques sont a priori faciles à définir, il s'agit de groupes parlant une langue différente de celle de la majorité. Les Galiciens en Espagne, les Assyro-chaldéens en Irak, les Karaïmes en Lituanie ou les Berbères en Algérie sont des minorités linguistiques.

Cependant, dès que l'on y regarde de plus près, la situation se complique. Qu'en est il par exemple dans les cas fréquents de diglossie ou la langue de référence est en voie d'érosion sous l'effet d'une politique assimilatrice de l'Etat dominant? Ceux qui perdent progressivement l'usage de la langue cessent-ils d'appartenir au groupe ? Les Karaïmes en voie de lituanisation avancée appartiennent-ils encore à la minorité linguistique karaïme ?

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Minorités ethniques



Après la seconde guerre mondiale, l'ethnie a longtemps été le terme clé en matière de sociologie des minorités. En un temps ou le concept en cause n'avait pas été discrédité par l'usage qu'en firent ultèrieurement les anthropologues d'extrême droite, c'est lui qui servait à désigner ce qu'au XIX° siècle on aurait appelé "race". Dans les années 1970, il devient d'usage général.

Il existe deux définitions du concept. Selon la plus étroite de celles-ci, il s'agit d' "un groupe d'individus partageant la même langue maternelle", ce que les linguistes appellent parfois aujourd'hui GLM (groupe de langue maternelle). L'ensemble des Sorabes constituerait ainsi l'ethnie sorabe. Ceci étant, du fait de l'amenuisement du nombre de locuteurs, l'ethnie sorabe serait en difficile posture. On a donc cherché une acception plus large.

Selon celle-ci, l'ethnie est définie comme "un groupe d'individus liés par un complexe de caractères communs-anthropologiques, linguistiques, politico-historiques, etc. dont l'association constitue un système propre, une structure culturelle : une culture ". Il résulte notamment de cette définition que la perte de la langue maternelle n'exclut plus l'appartenance à l'ethnie ; on peut être un Kabyle acculturé tout en continuant à appartenir à l'ethnie berbère.

Ces définitions, outre les questions "politiques" évoquées ci-dessus se sont heurtées à un certain nombre de problèmes d'ordre scientifique. Par exemple, qui avancerait, en vertu du fait que les Béninois et les Savoisiens parlent également français, qu'ils appartiennent à la même ethnie ? Ces difficultés ont contribué à marginaliser le terme d'ethnie depuis une dizaine d'années privant le vocabulaire d'un concept bien commode.

En tout cas, la minorité ethnique exige la présence - même à l'état de survivance comme en Irlande - d'une langue s'identifiant au groupe et ledit groupe, pour être qualifé de minorité ethnique doit vivre en situation minoritaire et ne pas avoir généralement une conscience nationale développée au quel cas, il vaudrait mieux parler de minorité nationale.

Une sous-catégorie très répandue (et particulièrement pertinente ici) de la minorité ethnique est l'"ethnie sans Etat" : "petite collectivité sous forme d'isolat devant défendre seule une langue parlée nulle part ailleurs" selon l'heureuse formule d'A.L Sanguin. Appartiennent à cette catégorie des groupes aussi divers que les Gallois, les Frioulans, les Samis (Lapons), les Sorabes (Serbes de Lusace), les Pomaks de Bulgarie, les Tchamidès de l'Empire grec ou les Mariis de l'Oural.

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Minorités nationales



Selon la définition de Guy Héraud, qui est aujourd'hui largement reçue, la minorité nationale est une collectivité vivant au sein d'un autre Etat que l'Etat éponyme et dont les membres sont "conscientisés", c'est à dire, ont le sentiment d' "appartenir à une nation qui n'est pas la nation support de l'Etat". Le "minoritaire national" se sentirait ainsi étranger dans l'Etat ou il vit et son aspiration profonde serait la sécession soit pour constituer son propre Etat, soit pour rejoindre un Etat homo-ethnique. Le cas échéant cette minorité se contentera temporairement de l'autonomie. Les exemples des Esquimaux du Groenland, des Albanais de Macédoine, des Autrichiens du Sud-Tyrol ou des Suédois de Finlande viennent instantanément à l'esprit.

Origine des situations minoritaires



L'origine des situations minoritaires telles que nous les connaissons aujourd'hui peut être très diverses. Nous donnerons ci-dessous quelques exemples caractéristiques.

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Minorités par essence



On nomme parfois ainsi des groupes, généralement de petite dimension, qui ont toujours vécu en situation minoritaire et se sont eux-mêmes toujours reconnus comme minoritaires. On distingue parfois deux sous-catégories au sein de ce groupe.

Les colonies volontairement implantées à diverses époques pour développer un territoire insuffisamment peuplé aux yeux du colonisateur (Allemands de Lettonie), défendre de frontières ou coloniser la région (Russes du Kazakstan) ont donné naissance à des poches de population souvent situées très loin de leur patrie d'origine (Allemands de Transylvanie ou de la Volga). En Europe, le cas le plus original est celui des Serbes implantés par Vienne en territoire croate pour défendre les frontières de l'empire (Militärgrenze) face aux Ottomans.

L'autre sous-catégorie est constituée de petits groupes dispersés dans une vaste région. Ces populations sont souvent concentrées dans des zones montagneuses leur ayant un temps servi de refuge. Dans les Balkans, on peut citer les Aroumains présents en Albanie, Grèce, Serbie, Roumanie etc. au Proche-Orient, les Assyro-chaldéens d'Irak entreraient dans cette catégorie. Le Caucase offre aussi de très nombreux exemples de ce type.

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Minorités par contingence



Il s'agit de groupes qui sont devenus minoritaires du fait des hasards de l'histoire, le plus souvent un déplacement de frontière consécutif à une guerre ou à un partage de territoire. Les traités consécutifs à la première guerre mondiale, en morcelant les empires austro-hongrois et ottoman ont ainsi donné naissance à un grand nombre de telles minorités. Les plus connues et les plus visibles sont les minorités hongroises éclatées entre les divers Etats successeurs voisins de la nouvelle Hongrie après le traité de Trianon. Les lancinantes questions des Hongrois de Transylvanie (2 millions) et de Slovaquie en sont le prolongement actuel. Ces traités de paix (ce fut également le cas en 1945) qui font plus de place aux interêts supposés de vainqueurs qu'à ceux des populations concernées sont souvent, par leur injustice même, porteurs de nuages annonciateurs de guerres à venir. Dans le Caucase, on songe immédiatement aux Ossètes, partagés entre la Fédération de Russie et la Georgie ou aux Azéris dont la majorité sont en réalité en Iran.

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Minorités dispersées



Le terme de minorités dispersées s'applique à des groupes, ethnique géographiquement répartis au sein d'un (ou de plusieurs) environnement(s) majoritaire(s) différents. Cette notion, élaborée au XIX° siécle en Autriche-Hongrie, s'applique à des groupes comme les Juifs ou les Vlaks (Aroumains où Koutso-valaques), éclatés en une multitude de petites communautés et souvent dotés d'une forte conscience identitaire mais incapables, du fait de leur dispersion, de réclamer une quelconque autonomie territoriale. On verra plus loin les solutions, juridiques ou non, historiquement proposées à ce problème.

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Peuples autochtones



Le concept de peuple autochtone est encore plus récent et plus imprécis que celui de minorité. Il désigne en général des peuples habitant depuis les temps immémoriaux une certaine région et qui, en raison de circonstances diverses ont conservé l'essentiel de leur mode de vie traditionnel. Vivant le plus souvent en petits groupes, ils recourent à des procédés de subsistance archaïques (chasse, cueillette ...) et manifestent une difficulté, sinon une absence de volonté de s'intégrer au monde " contemporain ".

Les Maoris de Nouvelle-Zélande, les Pygmées d'Afrique centrale ou les indiens du Mato-Grosso brésilien entrent dans cette catégorie.

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Diasporas et nouvelles minorités



Les traditionnelles diasporas juives et rom (tsiganes) ne sont plus seules de part le monde; de nouvelles dispersions: arabes, arméniennes, noires, chinoises, indiennes, irlandaises; grecques, libanaises, palestiniennes et enfin, vietnamiennes et coréennes - pour ne mentionner que les principales sont apparues au cours des deux derniers siècles comme en atteste l'Atlas des diasporas de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau. Au cours du XIX° siècle, les suites de la colonisation européennes (Outre-mer pour l'Europe occidentale, continentale pour la Russie par exemple) ont eu pour effet-diffèré-l'arrivée de "réfugiés économiques" vers le nord. Certaines des diasporas mentionnées ci-dessus en sont issues.

Comme l'indique le vocable même de minorités, les groupes examinés ci-dessus se trouvent en général dans une position de faiblesse, si ce n'est de sujétion, par rapport à la majorité et à l'Etat qui la représente. En vertu de l'adage selon lequel, entre le faible et le fort, c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère, l'idée d'une protection spécifique des minorités vient tout de suite à l'esprit.

Minorités/Etats : des situations diverses



Trois configurations principales, connaissant, chacune elles mêmes plusieurs variantes, doivent ici être envisagées :

- Les minorités enclavées dont l'ensemble de la problématique identitaire se déroule au sein d'un même structure étatique. Dans des optiques très diverses, on peut citer : la question des minorités nationales de la Fédération de Myanmar (ex-Birmanie), les Indiens Miskitos du Nicaragua, ou encore les Lives ou les Cachoubes de Pologne. Dans ce contexte, il faut encore distinguer entre groupes dont l'affirmation différencialiste est essentiellement culturelle ou linguistique, comme les Tchouvaches ou les Maris de Russie, de ceux, formant généralement des groupes numériquement plus importants et compacts, dont la lutte vise à l'autonomie territoriale ou, comme dans le cas des Tchétchènes au détachement par rapport à l'Etat dominant. Le glissement d'une situation à une autre par potentialisation des tensions est évidemment un phénomène classique .

- Les groupes dont la lutte intéresse directement un État voisin. Citons la Transylvanie roumaine en partie de peuplement hongrois, le Moldova dont l'élément dominant est roumain ou encore les Polonais de Lituanie. Ce type de frictions peut prendre une tournure larvée ou ouverte selon le degré de "pourrissement" atteint. Bien rares sont aujourd'hui les Etats qui échappent complètement à ce genre de préoccupation !

- Les nouvelles diasporas : si, traditionnellement, on l'a vu, cette situation qui , au sens propre, correspond au cas où la majorité d'un peuple vit en état de dispersion, de nos jours, on a pris l'habitude de parler de diasporas concernant divers groupes ethno-culturels en partie dispersés, comme les Arméniens, les Palestiniens, ou même les Irlandais.

Ces nouvelles diasporas, souvent numériquement importantes, tendent de plus en plus à rester entre eux et à rechercher la solidarité de groupe. On parle alors parfois de communautarisme.

Dans un pays comme la France, cette résistance à l'assimilation est souvent vue comme enrayant le mécanisme de fabrication de la France républicaine. Si le Royaume-Uni semble mieux en prendre son parti, les Etats-Unis y voient en général un obstacle au fonctionnement du Melting-Pot qui a fait la nation américaine. Contre l' "envahissement" de l'espagnol (castillan) certains songent aujourd'hui à faire de l'anglais la langue officielle du pays.

En Europe, de très grands progrès ont, on l'a vu, étés réalisés depuis la chute du mur de Berlin (1991) et la situation des minorités ne cesse d'évoluer. Ceci étant, comme nous l'observerons ci-dessous, cette évolution est loin d'être linéaire et des courants contraires sont même apparus depuis quelque temps. Nous examinerons ci-dessous l'incidence des problématiques minoritaires sur la politique des Etats et sur les rapports entre ceux-ci.

L'omniprésente revendication identitaire



L'identité collective prend traditionnellement deux formes principales : le culturel et le religieux. Le XIX° siècle a, dans l'ensemble, marqué un éveil du phénomène national face à un relatif déclin du religieux. La laïcité, le positivisme, le rationalisme lancés en Europe par la philosophie des lumières et la révolution française de 1789 ont longtemps dans les milieux " éclairés" été réputés avoir sonné le glas du sacré.

1830-1848-1918 ont semblé marquer le triomphe progressif de l'identité ethnique et de l'idée de nation. L'idée d'autodétermination des peuples tend à s'imposer. Chacun dans son pré-carré et ce sera la paix. Certains ont même alors lancé l'idée que le monde était désormais "fini".

Après ce premier printemps européen des peuples", les années 1960 marquèrent l'avènement du "tiers-monde" et la décolonisation. Etait-ce celà le terme du processus d'émancipation et de désaliénation? Bandoeng marqua-t-il vraiment une fin de l'histoire ? Non, dans la foulée de la décolonisation, des mouvements autonomistes, indépendantistes et irrédentistes réoccupèrent bien vite la scène. Cette nouvelle vague identitaire touchant cette fois tous les laissés pour compte des "libérations" précédentes au niveau infra-étatique. De la Kabylie au Timor-occidental, des Sud-Tiroliens aux Burakumins japonais, ce furent les oubliés de l'histoire des cinq continents qui élevèrent la voix. Or, cette myriade de soulèvements identitaires interviennent dans un monde qui, technologisation oblige, est simultanément soumis à un intense processus d' uniformisation.
Cette contradiction apparente entre "massification" et affirmation différencialiste suscite alors bien des interrogations. Les Etats-nations dont la vocation est uniformisatrice (langue, marché, territoire ...) réagissent avec plus ou moins de bonheur à ces prurits différencialistes correspondant à une logique fondamentalement différente de la leur. Parfois , comme en Iran ou au Soudan ils passent avec armes et bagages du côté des insurgés .

Yves Plasseraud, président du "Groupement pour le droit des minorités ethniques" (1998)