Protéger les minorités dispersées ? (3/5)
2011-04-15

PROTEGER LES MINORITES DISPERSEES ?


La question n'est, hélas, pas si simple qu'elle parait à première vue.
Faut il vraiment sauvegarder les minorités ?
Depuis que le terme minorités a, dans ses grandes lignes, pris l'importance largement admise aujourd'hui, il a non seulement connu les problèmes de définition que l'on sait, mais, en devenant à la fois plus visible et plus opérationnel, il s'est heurté à un certain nombre de critiques. Rappelons brièvement quelques unes de celles-ci.

Les minorités causes de problèmes



Tout le monde n'est pas d'accord avec l'idée du maintien des minorités.

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Les vertus du métissage



Si la théorie ci-dessus constitue en pratique essentiellement un argumentaire étatique notamment pour rejeter - en toute légalité - les demandes de la "base", on rencontre souvent dans une certaine opinion publique de gauche une argumentation au terme de laquelle il serait excellent que les minorités se fondent dans la masse, supprimant ainsi toute cause de racisme de la part de la majorité. Celle ci émane souvent de milieux d'immigrés de la seconde génération. Le métissage constituerait, à les entendre, le sésame des sociétés pacifiées. Les minorités offrant une inopportune résistance à cette dissolution salvatrice seraient coupables d'archaïsme nationaliste.

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Minorités et tensions sociales : l'instrumentalisation



Une autre critique du concept de minorité a pour origine l'observation-incontestable au demeurant - selon laquelle la plupart des conflits qui ensanglantent notre planète ont aujourd'hui pour cause une situation minoritaire mal vécue ou mal gèrée. Selon cette thèse, qui en réalité, s'exprime rarement de manière explicite, les minorités ethniques seraient "bellifères" par essence et moins on parlerait d'elles et de leur éventuelle protection, mieux cela irait.

Cette théorie a connu son heure de gloire à l'issue de l'échec du système de la SDN dans les années trente. Selon cette théorie, encore largement répandue dans les années cinquante, c'est le système multilatéral de protection des minorités lui-même qui aurait engendré les tensions nationalistes et les conflits qui ont suivi. Cette approche de la question qui confond manifestement les causes et les conséquences n'a cependant pas perdu toute audience aujourd'hui.
Une autre composante intellectuelle peut aussi y être décelée, en l'occurence un reste de vulgate communiste au terme de laquelle les nationalismes minoritaires européens (considérés a priori comme "de droite") seraient réactionnaires et manipulés par les Américains. Sans remonter à la vieille notion de "peuple historique", digne de survie chère à Engels, on note qu'en Europe ce sont surtout les nationalismes anti-Moscou que visent les tenants de cette théorie.

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Les marxistes et la question nationale



Pour Marx et Engels, dans les rares textes consacrés explicitement à cette matière, la question nationale passe toujours au second plan derrière la classe. La Nation (ou la nationalité), quelle qu'elle soit, formation éminement temporaire et correspondant à une phase bien particulière du développement du capitalisme, ne pouvait qu'être subordonnée aux intérêts historiques du prolétariat international.

En dépit de cette croyance de principe selon laquelle le problème national était appelé à terme à s'évaporer de soi même, les fondateurs du marxisme étaient naturellement également influencés par l'esprit "national" du temps et ne manquaient pas de prendre en compte l'omniprésente question nationale. Cependant, dans une optique "instrumentale", ils la considèraient comme une simple contribution possible à l' éveil de la conscience politique des masses.
Ils voyaient en revanche un progrès dans la naissance de grands ensembles étatiques centre-européens ( et d'abord de l'Allemagne) dans la mesure ou la naissance d'un vaste marché capitaliste unifié constituait pour eux un préalable à la naissance de conditions révolutionnaires. A cet égard, ils distinguaient logiquement les grands "Etats-nations" réputés "viables" des petits "nations non-historiques" (Geschichtslose Nationen), déchets de l'histoire, voués à la disparition comme les Tchèques, les peuples balkaniques (sauf les Serbes) ou baltes, les Bretons, les Basques et toutes les minorité dispersées. Ces peuples réputés "incapables de développer une culture et une vie politique propres" sont vus comme des facteurs de guerres locales " inutiles" et parasites. Avec le temps, cette position connut cependant des évolutions pragmatiques. Dans la mesure ou l'objectif tactique était la destruction des "foyers de réaction" et en particulier des empires russes et britanniques, Marx et Engels furent notemment amenés à soutenir de "petits" nationalismes de Russie (Polonais, Baltes) et, à l'Ouest à partir de 1867 la lutte Irlandaise. Cette importante question irlandaise inverse d'ailleurs un temps à leurs yeux le shéma classique, ce n'est plus la révolution sociale qui règlera la question nationale, mais l'émancipation nationale qui permettra la libération ouvrière. C'est alors que s'impose le slogan selon lequel, un peuple qui en opprime un autre ne peut pas devenir libre.

C'est sur la base des travaux rappelés ci-dessus que Lénine élaborera sa propre doctrine. Cosmopolite par trajectoire et par vocation, le futur fondateur de l'Union Soviétique est fondamentalement hostile aux " esprits de clocher" et autres "cloisonnements médiévaux" même si l'une de ses préoccupations est de réconcilier le prolétariat russe et celui des peuples de l'empire en lutte pour leur libération. En 1898, au Congrès du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR, II° Internationale), il s'oppose nettement aux Mensheviks partisans de la thèse austro-marxiste de l'autonomie culturelle des minorités (c.f supra) tout en reconnaissant le droit à l'autodétermination de celles-ci. Au congrès social-démocrate de Russie (1903) qui marque la rupture bolcheviks-menscheviks, il fera adopter le droit à l'autodétermination (point 9) comme un principe de base du parti.

C'est à Staline, le "merveilleux Georgien" selon l'étrange formule de Lénine, lui même minoritaire qu'échouera la tâche de formuler le corpus de ce qui sera la praxis soviétique en la matière. Il le fera, à la demande de Lénine dans un long article publié au début du siècle et intitulé "Le Marxisme et la question nationale". Selon Staline, " la nation est une communauté stable, historiquement constituée, communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communaté de culture". Cette définition qui sur plusieurs points s'écarte des idées de Lénine (notamment le prétendu caractère stable de la nation), à néanmoins pour effet de disqualifier ses adversaires (notamment les austro-marxistes) qui, selon lui, confondent nation et tribu et d'exclure les Juifs et autres minorités dispersées qui ne possèdent pas tous les attributs d'une nation. On connait le sort de nombreuses minorités dispersées d'URSS (les peuples punis).

De l'utilité des minorités



Contre les argumentaires "anti-minorités", les plaidoyers favorables ne manquent pas. Examinons maintenant les arguments en ce sens.

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Le droit à l'identité : un des Droits de l'Homme



Avec la fin de la guerre froide et l'avènement d'une société internationale où la poursuite d'hypothétiques Droits de l'Homme replace de plus en plus souvent l'action politique, le droit des minorités a fait un retour spectaculaire sur la scène internationale. La plupart des organisations intergouvernementales, qu'elles soient à vocation universelle (ONU, UNESCO) ou régionale (Conseil de l'Europe, OSCE ) ont entrepris l'élaboration de conventions et autres traités visant plus ou moins explicitement à la protection des minorités ethniques, culturelles ou religieuses. Les ONG humanitaires (Amnesty International, Survival International, MRG International etc.), conscientes de ce que les conflits ethniques représentaient les plus gros contingents de déportés, réfugiés, massacrés et autres victimes de la violence politique contemporaine, se sont de leur côté employées à développer la prévention en la matière. Le résultat s'est bientôt révélé d'autant plus spectaculaire qu'en l'absence d'autres critères objectifs, le traitement réservé par un Etat aux minorités vivant sur son sol s'est révèlé être l'un des critères utilisables pour autoriser à un Etat l'accès aux "clubs pour Etats" (Conseil de l'Europe ou l'ASEAN).

Cette reconnaissance, pour être liée à un esprit du temps, voir à une certaine mode internationale, est au demeurant importante et opportune.

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Minorités et paix sociale



Le pluricultralisme est, on le sait, facteur de paix intérieure et extérieure. La connaissance de la langue du "voisin" facilite toujours grandement la cohabitation entre porteurs de cultures différentes. A contrario, les sociétés mono-linguistiques (ou plus exactement mono-culturelles), dépourvues de cette conscience "métaculturelle" qui fait la richesse des sociétés polyglottes, s'étiolent, se déssèchent et parfois s'engagent dans la voie sans issue du nationalisme. La pire menace pour un Etat est en réalité sans doute aujourd'hui de parvenir à réaliser l'idéal théorique de l'Etat-nation, l'Etat mono-culturel c'est à dire sans minorités.

L'identité collective minoritaire en effet, loin de n'être qu'un réflexe "tribal", héritage des âges obscurs apparait souvent de nos jours comme un bon antidote aux dérives du fanatisme et de l'ensauvagement urbain. Les désordres auxquels on assiste aujourd'hui de par le monde sont souvent moins dus en effet à un excès d'identité qu' à un déficit de reconnaissance d'identité. Considèrons par exemple : l'ex-Yougoslavie.

Nombre d'observateurs ont parlé à ce sujet de haines ancestrales et d'identités exacerbées. Or, chacun sait que les peuples en cause ont le plus souvent vécu paisiblement ensembles dans le passé. La vérité est que vingt ans de domination serbe et 40 ans de communisme ont, en dépit d'un fédéralisme de façade, profondément traumatisé les personnalités des peuples balkaniques. Les erreurs, les contradictions occidentales, le jeu pervers de leaders ethniques (ethnic contenders en anglais) sans scrupules ont suffit à exacerber des tensions prévisibles. Si ces peuples avaient pu vivre librement leur culture et leur histoire, les choses auraient surement évolué différemment. Notre monde s'oriente manifestement vers une ère de "fanatisme identitaire", l'extrémisme religieux : les ayatollahs iraniens, le terrorisme islamique algérien ou égyptien, le fanatisme sikh, les sectes, le stato nationalisme : J. Haider en Autriche, le Front National en France, les Republikaner en Allemagne ... ont partout le vent en poupe.

Face à cette montée des périls, les traditionnels moyens d'action politique se révèlent manifestement insuffisants. Au point ou nous en sommes arrivés, seule une réaction populaire de la base pourrait enrayer le processus de montée en puissance de certains identitarismes extrémistes. Il est permis d'imaginer que la revitalisation du tissu de la société civile par la pleine reconnaissance des affirmations identitaires démocratiques pourrait ainsi offrir un rempart efficace contre l'intolérance et l'arbitraire et préserver les chances de la démocratie et de la liberté.

Si Samis et Tatars ne sont pas heureux et fiers de leur identité, Juifs, Roms et immigrés risquent d'être un jour à nouveau seuls face à la stigmatisation assassine d'un pouvoir incontrôlé et il sera alors trop tard. Le respect des droits des minorités a toujours été la pierre de touche et le test du caractère démocratique d'une société , il y a lieu de penser que les minorités seront un jour le rempart de la démocratie.

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Multi-culturalisme et adaptabilité sociale



Nous vivons dans un monde en évolution si rapide que l'aptitude à innover est souvent synonyme de capacité de survie. Or, la faculté d'innovation, c'est un phénomène bien connu, n'existe qu'à partir du moment ou des cultures différentes, des sensibilités diverses permettent de poser sur les problèmes des regards obliques libres et questionneurs (comme le dit l'adage populaire, on est autant de fois homme que l'on connaît de langues). Cette pluralité de regards (on parle souvent à ce sujet de pluri-occulisme) sur les problèmes du monde que ceux-ci soient techniques ou de société est, selon les socio-psychologues à l'origine d'une créativité, d'une flexibilité sociales qui constituent autant de facteurs d'adaptabilité. Les inventeurs ou innovateurs sociaux sont surtout de ce fait des gens de culture différente de l'environnement dominant.

Dans ces conditions, lutter contre la massification, l'entropie sociale, c'est mener une démarche nécessaire à la survie de la diversité créatrice. Contre la tendance à l'uniformisation entraînée conjointement par les nécessités d'un capitalisme toujours plus international et la volonté assimilatrice des Etats, seule une efficace promotion des différences permet de préserver l'avenir.

Quelle que soit la terminologie choisie, une claire volonté de préserver les identités les plus vulnérables est aujourd'hui absolument nécessaire à notre survie en tant qu'espèce. Le concept de minorité dispersées, par delà ses inconvénients, correspond bien à la définition de cette "force des faibles" selon l'expression d'H. Caratini. Même s'il faut sans doute affiner le concept, les minorités, notamment dans leur version dispersées, paraissent bien aujourd'hui constituer des acteurs essentiels du jeu international et leur protection constituer un impératif incontournable.

Donner aux jeunes des groupes minoritaire un enseignement de qualité dans leur langue maternelle ne correspond pas seulement pour un Etat à la mise en oeuvre d'un devoir moral et à une obligation juridique. Il s'agit en réalité de bien plus que cela.

Yves Plasseraud, président du "Groupement pour le droit des minorités ethniques" (1998)