Nationalismes : "Le rôle de la religion dans la structuration de l'identité culturelle" (2/6)
2011-04-12

LE ROLE DE LA RELIGION DANS LA STRUCTURATION DE L'IDENTITE CULTURELLE



Le poids de la religion dans les cultures traditionnelles



Le sacré est partie intégrante des sociétés premières. Il imprègne tous les éléments de ce qui fait l'identité du peuple concerné. Il se retrouve donc aussi bien dans le pacte culturel (croyances) que dans les produits culturels (objets, rites, etc). À mesure que la culture de la société évolue, certains rites (danses, par exemple) ou certains objets (statues) peuvent perdre leur sens religieux primitif. Les produits culturels d'origine sacrée perdent alors leur signification première pour devenir simplement folkloriques.

On peut se demander pourquoi la religion joue un rôle à ce point structurant, non seulement dans les sociétés traditionnelles, mais aussi dans les civilisations plus élaborées. Est-ce la référence à une transcendance, qui garantirait la permanence de l'identité du peuple considéré ("Dieu avec nous" ?). Est-ce le fait que les ministres du culte jouent, ou ont joué dans l'histoire, un rôle d'animateurs sociaux ou de médiateurs, garants du "pacte social" (on salue volontiers le rôle "civilisateur" qu'a joué l'Eglise durant le Moyen Age) ?

Religion et identité nationale dans les sociétés contemporaines



Dans les sociétés industrielles, bien que souvent laïcisées, la religion peut jouer un rôle structurant dans deux occasions principales :

# En tant qu'élément permanent de l'identité nationale
- Soit à titre de vestige historique, ayant inspiré des produits culturels considérés comme constitutifs du patrimoine et susceptibles d'une exploitation touristique. Pendant la dictature du communisme, en URSS, un certain nombre d'œuvres d'art de nature religieuse ont été précieusement sauvegardées avec interdiction d'exportation (icônes par exemple).
- Soit comme élément symbolique susceptible de fédérer des cultures nationales, par ailleurs divergentes dans leurs intérêts économiques ou politiques. Dans la Biélorussie d'aujourd'hui, le président Lukashenko, panslaviste convaincu, défend la religion orthodoxe, en tant qu'élément susceptible de souder l'ensemble des peuples slaves, qu'il rêve de voir réunis dans une communauté internationale, à l'image de l'ancienne URSS. D'un autre côté, on peut s'interroger sur le rôle résiduel que joue le christianisme dans l'idée qui préside à la construction de l'Union Européenne (en hésitant notamment à intégrer des pays musulmans, comme la Turquie et ultérieurement, l'Albanie ou la Bosnie).

# Comme ciment d'une identité nationale menacée
Dans l'histoire moderne et contemporaine, les Eglises ont joué un rôle incontestable dans la formation et la défense des identités nationales, lorsque se sont constitués les Etats d'Europe centrale contre les grands Empires (austro-hongrois, ottoman, tsariste, notamment). Un grand nombre de pays européens se réfèrent à une religion dominante qu'elles brandissent comme une bannière symbolisant l'unité nationale : la Pologne, la Croatie, la Slovaquie, la Slovénie, l'Irlande et la Lituanie (catholicisme) ; la République tchèque, l'Ulster (protestantisme) ; la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce, l'Arménie (orthodoxie) (1). Pendant les périodes de domination, le clergé de ces pays a joué un rôle déterminant dans la résistance à l'oppresseur et dans le maintien de l'identité nationale face à des tentatives d'acculturation (par exemple : russification en Pologne ou en Lituanie dans la période tsariste et même soviétique). Au sein de certains Etats, le fait religieux peut servir de catalyseur à des minorités nationales qui se sentent menacées dans leur identité, ou dans l'expression de leurs droits : communauté turque (musulmane) en Bulgarie, hongroise (catholique) en Roumanie, russe (orthodoxe) en Lituanie, du Sandjak (musulmane) en Serbie, etc.

À quelle condition peut-on parler aujourd'hui de guerres de religions ?



Compte tenu du rôle que joue encore aujourd'hui la religion dans la structuration de l'identité culturelle ou nationale de certains peuples, on ne doit pas s'étonner de l'interférence du fait religieux avec certains conflits interethniques. Mais peut-on parler dans tous les cas de guerre de religions ?

Il serait bon, tout d'abord, de définir ce qui est premier dans un conflit opposant des peuples caractérisés par des religions différentes. Peut-on parler de "conflit de croyances" ? Se bat-on en Irlande du Nord au nom d'une divergence sur le rôle des sacrements ou sur la dévotion à la Vierge Marie ? Je ne le pense pas. Même dans l'histoire européenne la plus reculée, où l'on a pu parler de "guerres de religions", les querelles théologiques n'ont-elles pas été le plus souvent des alibis ?

Par contre, dans la mesure où la religion imprègne l'ensemble du "pacte" et des "produits" culturels d'un peuple - au sens où nous avons défini ces notions - il n'est pas étonnant qu'au niveau symbolique, certains aspects de la religion cristallisent les antagonismes sociaux ou politiques entre nations, ou entre communautés cohabitant au sein d'une même nation (port de certains vêtements (voile), habitudes alimentaires (produits casher), rites sociaux (processions), monuments (églises, synagogues, mosquées), etc). On est en droit de se demander, lors de fortes tensions, ou de conflits déclarés, quel rôle jouent les membres du clergé : apaisement ou exacerbation ? On connaît par exemple le rôle moteur que jouent les mollahs dans les conflits mettant en scène l'islam fondamentaliste. Mais on peut en dire autant de certains prêtres, pasteurs ou popes dans les derniers conflits européens (Irlande du Nord, Balkans).

Hervé Collet, sociologue, rédacteur en chef du site Internet du COLISEE.


(1) Bien que certains Etats balkaniques aient des populations à dominante musulmane (Bosnie ou Albanie, notamment), on ne peut pas dire que dans la période moderne, le fait religieux ait joué un majeur rôle dans la défense de l'identité nationale, si ce n'est, a contrario, en raison des persécutions dont ils ont fait l'objet de la part d'autres peuples.