Russie, Vladimir Poutine et Syrie (septembre 2013)
2013-09-06

Question 1 : Vladimir Poutine a accordé une interview à Associated Press. La plupart des médias français en ont tiré la conclusion que Vladimir Poutine avait changé d'avis et qu'il soutiendrait une intervention en Syrie si on lui montrait les preuves de l'utilisation des armes chimiques. Qu'en est-il réellement ? Une lecture attentive de cette interview permet-elle vraiment d'arriver aux mêmes conclusions ? Et qu'est-ce que cette interprétation révèle de la vision que nous portons sur le pays ?



Réponse 1 : C'est une interprétation hâtive, voire une surinterprétation. Dans l'entretien accordé à Associated Press, Poutine simule une fausse « bonne volonté » afin de donner un semblant d'objectivité aux positions affichées par la diplomatie russe. Moscou est l'allié de Damas - cette alliance est irréductible aux intérêts matériels et géostratégiques que l'on sait (contrats d'armement et implantation navale de Tartous) -, et couvre diplomatiquement l'action d'Al-Assad depuis plus de deux ans. A plusieurs reprises, certains ont voulu se convaincre que la diplomatie russe allait retirer son soutien à Al-Assad. Cela n'a pas été le cas. On a sous-estimé la volonté de puissance et le revanchisme de la partie russe en général, de Poutine en particulier. Les positions russes ont fréquemment été présentées comme visant à renforcer la main de Moscou dans les négociations avec l'Occident. En dernière instance, il s'agirait donc d'un marchandage. Selon cette approche, la politique ne serait que de l'économie concentrée et, à l'instar de ce qui se fait sur un marché, il serait possible d'arriver à un accord mutuellement intéressant. Cette approche marchande et utilitariste néglige la spécificité du « Politique » en tant qu'activité humaine originaire (cf. la volonté de puissance, la désignation de l'ennemi, le possible emploi de la force armée). Il faut relire Julien Freund, disparu il y a vingt ans tout juste ou presque, et son «Essence du Politique » : la politique n'est pas réductible à un marché électoral ou à des combinaisons parlementaires ; elle est destinale et met en jeu des volontés de puissance.


Question 2 : La Russie se positionne comme soutien au régime de Bachar Al-Assad, et par son poids au Nations unies empêche, avec la Chine, une coalition pour intervenir en Syrie. Les Occidentaux ont-ils tendance à sous-estimer les ambitions de la Russie sur la scène internationale ? Pour quelles raisons ?



Réponse 2 : La Russie ne saurait stricto sensu empêcher la formation d'une coalition internationale mais dans un tel cas de figure, l'intervention se ferait sans résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Notons que le droit ne se limite pas à la légalité (quid du droit naturel classique, des normes qui inspirent le droit positif ou encore du droit coutumier?). D'autre part, le droit de veto des membres permanents du Conseil de sécurité ouvre une possibilité d'arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Dans l'affaire syrienne, la Russie n'est donc pas le soldat du droit mais une partie prenante qui campe sur une position jusqu'au-boutiste. Pour ce faire, Moscou bloque le bon fonctionnement du Conseil et méprise les devoirs qui sont ceux des membres permanents. Aussi la légitimité doit-elle prévaloir sur la légalité ; face à l'exception et lorsque le droit est silencieux, il faut poser des actes de souveraineté.

De fait, les Occidentaux ont d'abord sous-estimé les ambitions internationales de la Russie (cf. supra) puis ils ont eu recours à des énoncés performatifs en expliquant mezzo voce que Moscou, face à la Chine, avait fondamentalement intérêt à s'entendre avec l'Occident. Ce raisonnement sous-tendait le discours américain du « reset », repris au sein de l'OTAN ou de l'UE. En augmentant la mise, la Russie finirait par rallier l'Occident. Nous n'en sommes plus là. La « Russie-Eurasie » et ses dirigeants entendent se positionner comme tierce puissance sur la scène internationale et il semble que les responsables occidentaux en soient désormais conscients. Il est vrai qu'il se trouve encore des personnes pour expliquer que l'on n'a pas assez « dialogué » avec Moscou, alors même que la situation diplomatique est bloquée depuis plus de deux ans. C'est une manière de justifier l'inaction internationale.

Question 3 : Aujourd'hui quels sont les réels atouts du pays sur la scène internationale ?



Réponse 3 : La Russie représente une certaine masse critique sur la scène internationale et dispose de positions de pouvoir dans les instances internationales (voir notamment son siège de membre permanent aux Nations unies) mais les « fondamentaux » de sa puissance ne sont pas si solides. Le pouvoir énergétique russe demeure mais, suite aux renouvellements du marché des hydrocarbures, il n'est plus aussi étendu. Les ressources financières fournies par l'exportation du pétrole et du gaz naturel n'ont pas contribué au développement d'une économie émergente qui renouvellerait les bases de la puissance, l'autoritarisme patrimonial s'étant révélé contre-performant (luttes autour de la rente et corruption, mauvais climat des affaires, etc.). Pas de « Grande Idée » non plus, à même d'influencer au-delà de ses frontières, sinon le maintien envers et contre tout du statu quo, mais un discours revanchard et anti-occidental. Or, une grande puissance ne saurait mener une politique du ressentiment. La vue-du-monde est frustre mais elle existe et la diplomatie russe tient ses lignes, ce qui peut être source de gains. Au total, la Russie dispose plus du pouvoir de gêner, ou encore d'un pouvoir de nuisance, que d'une réelle puissance à même d'ouvrir le champ des possibilités et de modeler les rapports de force au plan mondial, en fonction d'une représentation dynamique de l'avenir.

Question 4 : Peut-on dire que la Russie défend ses intérêts, en soutenant Al-Assad, ou cette position traduit-elle une volonté de faire un pied de nez à l'Occident ?



Réponse 4 : La position de la Russie va au-delà de la seule défense de ses intérêts en Syrie et dans la région ; elle a même compromis les petites avancées réalisées dans le golfe Arabo-Persique et le monde musulman, au cours des années 2000 (Moscou avait alors bénéficié de l'appui de Riyad pour obtenir un statut d'observateur à l'Organisation de la Conférence Islamique). L'idée directrice est de se poser en s'opposant, de prendre la direction d'un « front du refus » dirigé contre l'Occident. Les dirigeants russes ont besoin du « paramètre américain » pour renouer avec les délices et poisons de la Guerre froide, sur le plan symbolique à tout le moins. N'oublions pas que dans l'esprit et la vue-du-monde des hommes qui dirigent la Russie, la Guerre froide était une grande époque : Etat-monde, la « Russie-Soviétie » était alors à l'apogée de sa puissance. Il ne faut certainement pas négliger la puissance des affects et des passions tristes (envie, ressentiment et volonté de revanche) en politique et dans les affaires internationales. Cela va donc bien au-delà du « pied-de-nez ». L'arène internationale n'est pas une cour de récréation.

Question 5 : Que voit la Russie que les autres ne voient pas ?



Réponse 5 : La Russie est dans le déni plus que dans l'ultra-voyance (cf. l'emploi d'armes chimiques en Syrie). Le discours russe consiste à dire qu'il existe un continuum islamiste-sunnite et jihadiste depuis la zone Sahara-Sahel jusqu'au Caucase, ce qui justifierait une politique d'éradication menée sans discrimination. C'est un discours réducteur selon lequel l'Islam sunnite serait un bloc monolithique emmené par l'Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie. Il suffit de considérer le déroulement des événements en Egypte pour faire le constat qu'il n'y a pas de monde sunnite unifié : la « fitna », les divisions internes au monde musulman et les conflits géopolitiques ne se limitent pas au clivage chiites/sunnites. Quant à l'Iran, autre allié de la Russie dans la région, c'est l'un des centres moteurs de l'islamisme et du terrorisme. Cela ne semble pas gêner Moscou. Enfin, le régime de Bachar Al-Assad a eu des bontés pour les islamistes d'Al-Qaida qui passaient par les frontières syriennes pour semer la terreur dans l'Irak post-Saddam. Faut-il aussi rappeler le recours du régime syrien au terrorisme au Liban et ailleurs, ou encore son alliance avec le Hezbollah, organisation définie comme terroriste aux Etats-Unis et dans l'Union européenne ? La France, ses diplomates et ses militaires, journalistes et citoyens ordinaires aussi, ont subi dans leur chair les effets des jeux pervers du régime syrien dans la région.
Pour revenir à la perception russe, il y a bien des contrecoups géopolitiques d'une zone à une autre et divers groupes islamistes jihadistes présents sur le territoire syrien se sont renforcés : tout cela, nous le savons et nous le voyons. Dans un tel contexte, comment pourrait-il en être autrement ? Al-Assad et la répression sauvage qu'il conduit en sont aussi les causes. L'appui apporté par la Russie à ce régime sectaire, régime dont la « laïcité » consiste à recruter des affidés au-delà des clans alaouites et à manipuler les clivages ethnico-confessionnels, est aussi responsable d'une telle dérive. Enfin, les atermoiements d'Obama et l'attentisme des Occidentaux ont permis l'escalade du conflit, sur le plan horizontal (extension géographique) comme à la verticale (montée aux extrêmes). Nous sommes face à ce que Max Weber nommait le « paradoxe des conséquences » : les conséquences de notre inaction mènent à la situation que l'on voulait éviter en s'abstenant et elles se retournent contre nous. Bref, il faut cesser de reculer pour plus mal sauter ou bien, l'ensauvagement gagnera encore du terrain.

Question 6 : Lors du conflit libyen, les Russes avaient donné leur accord pour une intervention. A la fin, ils n'ont reçu aucune "reconnaissance" de la part des vainqueurs. Les Russes sont-ils, aujourd'hui, dans une politique de "plus jamais ça" ?



Réponse 6 : Animés de bonnes intentions mais par trop naïfs, les Russes se seraient donc fait emberlificoter par les Occidentaux … mais on ne les y reprendra plus ! Cela fait partie des éléments de langage que les diplomates et communicants russes servent à leurs interlocuteurs. L'abstention russe lors du vote de la résolution 1973, le 17 mars 2011, renvoyait plutôt à la concurrence larvée entre Medvedev et Poutine. Dès l'adoption de cette résolution, Poutine avait désavoué celui qui était alors président et dénoncé la « croisade » occidentale, n'hésitant pas à recourir au langage employé par les islamistes pour diaboliser la moindre intervention militaire occidentale. D'une manière générale, ce type de discours plaintif n'est pas celui d'une puissance sûre d'elle-même et posant des valeurs.


Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur associé à l'Institut Thomas More.