Entretien avec Vala L. Volkina par Virginie Symaniec
2013-11-04

Edition "Le Ver à soie" : [->http://www.leverasoie.com/].

Entretien



Virginie Symaniec

- Vous venez de publier un livre au titre à la fois original et surprenant : Les esprits moldaves voyagent-ils toujours en bus vers l'Ukraine ? illustré par Elza Lacotte aux éditions Le Ver à soie. Il s'agit de votre première nouvelle publiée en français. Bien que née en France et d'expression francophone, vous avez d'abord publié des récits comiques traduits en russe dans la revue Monologue à Minsk, en Biélorussie. Dans votre présentation biographique, vous vous décrivez comme « chômeuse indépendante », poste que vous dites avoir obtenu après de longues études en sciences humaines et sociales. Vous êtes totalement inconnue dans le monde littéraire francophone. Alors, d'où vient Vala Volkina ?

Vala L. Volkina

- D'un pari. Un jour, un ami m'a dit : « Tu te plains de ne pas être lue, mais tu n'es de toutes façons pas capable d'écrire autre chose que de la littérature scientifique que personne ne comprend ! » Alors j'ai parié avec lui une bouteille de champagne que j'écrirais une nouvelle qui n'aurait rien de scientifique et il a perdu. Comprenez-moi bien : je ne bois jamais de champagne, alors que j'adore ça. Je n'ai ni les moyens de m'offrir une bouteille, ni d'en offrir une. Je me suis donc débrouillée pour qu'il me l'offre.

V.S.

- Mais comment cela s'est-il passé ? Vous aviez convenu d'un temps limité ?

V.L.V.

- Oui, j'avais six mois. Nous nous étions fixés une date à l'issue de laquelle je devais lui rendre le tapuscrit. Ensuite, j'ai décidé de le faire circuler parmi des amis et les critiques ont commencé à pleuvoir. La principale de toutes était qu'il était temps que je me libère des codes d'écriture scientifiques que l'on m'avait appris. J'ai pensé que cela serait intéressant d'essayer et j'ai progressivement complété le texte. C'est d'ailleurs devenu une sorte d'exercice quotidien. Reprendre ce texte, y ajouter des situations, c'était aussi m'astreindre à rire au moins quelques minutes par jour. Écrire ce texte m'a beaucoup aidé à réaliser cette ambition.

V.S.

- Pourquoi cette expression de « chômeuse indépendante » ?

V.L.V.

- Pendant des années, je me suis qualifiée de « chercheuse indépendante ». Mais je trouve que c'est important d'utiliser les mots justes, cela permet de rendre visibles certaines contradictions.

V.S.

- Le chômage est une expérience marquante dans votre vie, mais vous n'en parlez pourtant presque pas dans votre livre. Vous survolez le sujet. Pourquoi ?

V.L.V.

- « Expérience marquante » pour moi ne veut rien dire lorsqu'on aborde le thème du chômage. Je lisais dernièrement un article sur la crise, et j'ai réalisé que j'avais l'âge de la crise. La crise, la précarité, je ne connais plus rien d'autre depuis 2000, et si je n'ai pas envie, pour l'instant, d'écrire sur ce sujet, c'est que je ne sais pas écrire dessus sans écrire triste. Je n'ai d'ailleurs aucune idée de ce qui pourrait se produire dans mon écriture si j'ouvrais cette porte, je veux dire celle de la tristesse.

V.S.

- Alors justement, Les Esprits moldaves voyagent-ils toujours en bus vers l'Ukraine ? est un livre qui répond essentiellement au genre de la comédie. Si j'essaie de résumer, c'est un texte court, qui narre l'histoire d'une voyageuse qui traverse l'Europe pendant 48 heures en bus, coincée à côté d'un Moldave spirite, nationaliste et visiblement sectaire, qui fait du business avec les Chinois sous la houlette de voyantes Bulgares et de « prophètes ascensionnés » par les Mayas. Ce n'est pas un peu exagéré ?

V.L.V.

- Je ne vais pas vous dire que je ne force pas parfois un peu le trait, mais je ne sais écrire que ce que je vois et la manière dont je raconte cette histoire est simplement la manière dont je vois les choses.

V.S.

- Comme dans votre premier chapitre, où votre voyageuse se fait poursuivre par un Houtsoule sous une tempête de grêle dans une vallée subcarpatique ? Ou lorsqu'elle se retrouve logée à Moscou par l'étoile russe de la danse du ventre, ce qui se termine par un stage intensif de langue égyptienne ? C'est du vécu ?

V.L.V.

- Oui, j'ai le chic des situations d'apparence simple qui deviennent vite compliquées, et qui sont généralement beaucoup plus drôles à écrire qu'à vivre.

V.S.

- Alors justement, lorsqu'on lit votre biographie, et que l'on vous connaît un peu, on se serait attendu à ce que vous vous serviez de l'intrigue comme prétexte pour faire œuvre d'observations « ethnographiques » un peu plus détaillées sur une Europe en réduction. Or vous ne vous attardez pas sur la description de cette Europe que vous traversez et sur laquelle on pourrait désirer lire plus de détails. Vous insistez au contraire sur la drôlerie de votre personnage masculin principal, Moldave ; vous placez le phénomène sectaire au centre du propos, et on a le sentiment que vous refusez de nous livrer ce que vous savez d'autre sur cette Europe. Vous l'avez pourtant traversée à maintes reprises, vous la connaissez bien. À cet endroit aussi vous éludez volontairement ?

V.L.V.

- Vous auriez voulu que je décrive quoi par exemple ? Les paysages ?

V.S. - Oui, vous nous faites tout de même traverser une partie de la France, de la Belgique, de l'Allemagne, de la Pologne et de l'Ukraine, et on ne voit presque rien de ce qui existe à l'extérieur de ce bus, sauf à quelques moments, où vous décrivez des lieux dans lesquels on n'a pas nécessairement envie de s'attarder : les toilettes sur les aires d'autoroute, la zone frontalière… Il n'y a que l'Ukraine et la Houtsoulie dont vous nous laissez imaginer les paysages de façon un peu plus favorables…

V.L.V.

- C'est peut-être un peu comme en photographie : à une époque, on avait le choix entre donner la priorité au diaphragme ou à la vitesse. À choisir entre décrire un paysage et décrire une situation qui implique des personnes, je vais toujours privilégier la situation et la relation entre les personnes. C'est drôle d'ailleurs, parce qu'en photographie, j'ai justement toujours fait l'inverse. Je n'ai jamais su photographier les gens ou le vivant, et je ne sais décidément pas écrire les paysages ou les natures mortes. Je saurais certainement les photographier ou les peindre, mais pas les écrire. D'ailleurs, si l'on s'en tient à la situation, la posture de la narratrice n'est pas une posture contemplative. Elle est dans une relation avec d'autres, dans une petite société polyglotte avec laquelle elle a des choses à vivre. Ses sens sollicités sont principalement l'ouïe et l'odorat, tandis que sa vue est majoritairement focalisée sur la projection des films dont l'hôtesse de terre gave les passagers. Et puis, pour que cette histoire existe, la narratrice ne peut pas être assise côté fenêtre, sans quoi elle aurait tout loisir d'échapper à Moldave, justement en s'adonnant à la contemplation du paysage qui défile. Or il ne faut pas qu'elle puisse lui échapper, du moins de cette manière.

V.S.

- Bon, votre personnage féminin principal a la poisse, d'accord. Mais parlez-nous un peu de Moldave. Il est fondamentalement drôle ce personnage.

V.L.V.

- Ce personnage n'est drôle que parce que l'on sait, dès le début, que ses facéties ne vont durer que 48 heures et que, la voyageuse qui les subit durant le trajet qui la conduit de Paris à Lviv n'est condamnée ni à vivre dans ce bus, ni à côtoyer cet olibrius jusqu'à la fin de ses jours. Ce personnage, j'ai voulu qu'il ait toutes les caractéristiques du type mené par ses peurs. Il détient la vérité sur tout, même s'il est incapable d'apporter les preuves de ce qu'il raconte. Il se fiche éperdument de ce qui se passe autour de lui, ne vit que dans ses multiples croyances, s'honore de son sectarisme, ne rêve que d'élire un dictateur et sa liberté ne s'arrête jamais à l'endroit où commence celle des autres. J'aurais pu l'imaginer en père de famille et écrire, non pas « une petite comédie européenne », mais une longue tragédie. J'ai plutôt choisi de rire de la situation en le confrontant à ce dont il n'imagine même pas l'existence, c'est-à-dire à une jeune femme dotée d'une certaine endurance à ses idées et à sa manière autoritaire de les exprimer. Selon moi, c'est surtout cette confrontation qui est drôle, pas lui en tant que tel.

V.S.

- Cette confrontation, vous la situez dans un environnement multilingue. Vos personnages parlent ukrainien, biélorussien, polonais, russe, houtsoule, français… On a le sentiment que votre voyageuse ne se sent jamais aussi bien que lorsqu'elle est confrontée à des langues différentes. Cette voyageuse, qui jongle avec toutes ces langues et s'amuse des difficultés, c'est un peu vous tout de même.

V.L.V.

- C'est surtout un type de personnage peu valorisé dans la littérature francophone, où tout le monde est censé se comprendre par principe, puisque tout le monde parle la même langue, en principe. Mon univers a toujours été polyglotte. Mais il m'est souvent arrivé de devoir traduire du français au français pour des gens qui ne parvenaient pas à se comprendre en dépit du fait qu'ils parlaient la même langue. C'est vrai, je ne me sens jamais aussi bien que dans un environnement où chacun parle sa langue, ou celle qu'il a le plus de facilité à parler à ce moment-là, tout en faisant des efforts pour comprendre la langue que l'Autre choisit également de parler à ce moment-là, sans jugement de valeur. Il y a une énergie extraordinaire qui se dégage de ce type de situations, où l'on ne peut pas faire autrement que d'être ingénieux et à l'écoute. Vivre ce genre de situations est l'une des choses qui m'intéressent profondément dans les voyages. Je l'écris d'ailleurs dans Les esprits : je crois que le monolinguisme m'ennuie.

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L'auteure (selon l'Editeur)



Vala L. Volkina est née en France en 1968. Après de très longues études en sciences humaines et sociales portant principalement, mais pas seulement, sur le pays de ses grands-parents, la Biélorussie, elle devient chômeuse indépendante tout en cumulant les publications scientifiques. En 2003, elle est enfin remarquée par le rédacteur en chef de la revue artistique russophone minskoise, Monologue, qui publie notamment des extraits de ses premières Lettres d'hiver. Les Esprits moldaves voyagent-ils toujours en bus vers l'Ukraine ? est sa première nouvelle publiée en français.