Confetti russe ou géorgien, l'Abkhazie peine à exister (octobre 2011)
2013-11-04

Par Veronika Dorman

Paris, Libération, 6 octobre 2011.

Les habitants de la république autoproclamée ne veulent plus entendre parler de Tbilissi. Mais ne peuvent survivre sans la tutelle de Moscou

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Reconnaissance russe



Trois ans après son indépendance, reconnue avant tout par la Russie, l'Abkhazie, ancienne région séparatiste de Géorgie, peine à sortir de l'étreinte de Moscou. Isolée sur le plan diplomatique, elle vit sous perfusion de son grand voisin. En attendant des jours meilleurs… La petite république est l'arrière-cour géographique de la zone olympique des JO d'hiver 2014, qui se dérouleront à Sotchi, à quelques kilomètres de l'autre côté de la frontière. L'Abkhazie y voit une occasion en or : « C'est un boom économique important que nous voulons utiliser. Nous espérons des investissements étrangers autres que russes. Avec le facteur JO, aéroport, routes, chemins de fer, tous ces projets seront avantageux et recevront beaucoup de financements », se convainc le ministre des Affaires étrangères, Maxim Goundjia. Mais, pour l'heure, les investisseurs non russes tant attendus n'ont pas encore pris d'assaut le littoral et la reconnaissance de l'Abkhazie par le reste du monde reste un vœu pieux. Alors que toutes les relations ont été rompues avec la Géorgie après la guerre éclair de 2008, l'exemple russe n'a guère été suivi que par les Nicaragua, Venezuela, Nauru et Vanuatu. « La Russie est notre seul partenaire réel économique et culturel. Nous ne pouvons pas nous permettre de cultiver de sentiment antirusse », explique Goundjia.

Entre 50 et 70 % du budget abkhaze est composé par les dotations du Kremlin qui servent à remettre en état routes, chemins de fer et communications. Du coup, Moscou n'a nul besoin de se mêler de la politique intérieure du territoire tant que le pouvoir ne se rebiffe pas. L'enjeu, pour ce dernier, est de s'imposer face au protecteur et ne pas laisser la gratitude se transformer en soumission et servilité. « C'était presque plus facile d'interagir avec la Géorgie. C'était l'ennemi absolu et le moindre paysan savait où s'arrêtaient les intérêts abkhazes et commençaient ceux des Géorgiens. La frontière était claire. Mais comment tracer cette ligne dans les relations avec un "ami" ? » s'interroge Inal Khachik, rédacteur en chef d'un journal indépendant.

Non-reconnaissance internationale



Pour la communauté internationale comme pour la Géorgie, la république d'Abkhazie, 8 500 km² de montagnes se jetant dans la mer Noire, peuplée officiellement par 250 000 habitants, n'existe pas et demeure une région autonome géorgienne sous occupation.

Citoyenneté et bases militaires russes



Moscou a accordé à ses habitants la citoyenneté russe et une protection militaire. « Avant août 2008, tous les ans, on attendait un nouveau conflit armé avec la Géorgie. On vivait dans une forteresse assiégée », explique Inal Khachik. Aujourd'hui, tandis que l'Otan et l'Union européenne soutiennent toujours l'intégrité territoriale géorgienne, la Russie déploie (officiellement) près de 3 500 soldats et 1 500 gardes-frontières en Abkhazie, en violation des accords d'août 2008 qui prévoyaient, entre autres, le retrait des troupes russes sur les lignes antérieures au déclenchement des hostilités. Les Abkhazes y voient une condition de survie. « Les bases militaires russes sont un facteur de stabilité pour nous. Nous pouvons respirer librement », commente le ministre Goundjia.

Pour les Abkhazes : sécession définitive



Après l'effondrement de l'URSS, en 1991, l'Abkhazie s'est séparée de la Géorgie à l'issue d'une guerre sanglante qui a fait des dizaines de milliers de morts et s'est soldée par l'exode massif de 240 000 Géorgiens, dont les maisons et les biens ont été confisqués. La mémoire de cette guerre est vive dans les esprits et gravée dans la pierre de Soukhoumi. Les façades jadis somptueuses, éborgnées et criblées de balles, n'ont été pansées que par les vignes et les lauriers roses, et rares sont les bâtiments en cours de restauration. Une maison sur deux est inhabitée. Les rues sont vides et les terrasses des cafés désertes, malgré le dernier pic de la saison touristique et les jours fériés. Seul le front de mer s'agite mollement. « La Géorgie, pour nous, signifie la guerre. C'est triste, mais c'est comme ça. Nous voulons simplement que nos enfants grandissent en paix et en sécurité. Aucune marche arrière n'est possible, nous ne reviendrons jamais sous la domination géorgienne», assure Enver, le mari de Saïda. Il n'imagine pas que des relations normales puissent s'établir un jour entre les deux peuples.

Pour les Géorgiens : instrumentalisation russe



Pour Tbilissi, Moscou s'est trouvé en l'Abkhazie un outil lui permettant de faire pression sur une Géorgie trop émancipée et occidentalisée à son goût. « Si la Russie l'avait voulu, nous aurions trouvé un modus vivendi avec les Abkhazes, estime le politologue géorgien Alexandre Rondeli. Nous aurions pu trouver un terrain d'entente à travers le droit international et, qui sait, peut-être que la reconnaissance de l'indépendance abkhaze aurait été possible. Mais la Russie veut nous mettre à genoux, et nous sommes dans l'impasse ».

La Géorgie compte sur des pourparlers à Genève, sous égide internationale, pour trouver une issue politique au conflit. En attendant, un ministère pour la Réintégration œuvre au rétablissement des relations humaines. « La société a été coupée artificiellement, en isolant les uns des autres des gens qui ont toujours vécu ensemble. Il faut les réunifier, leur donner la possibilité de communiquer et de vivre normalement », précise Eka Tkechelachvili, ministre de la Réintégration.