Bibliographie "Gardien de camp. Tatouages et dessins du Goulag" de Dantsig Baldaev
2013-11-15

L'album selon l'Editeur



La connaissance de l'univers du Goulag peut désormais prendre appui sur le document unique que constitue cet album original de dessins effectués de 1949 à 1989 par l'ancien milicien et gardien de prison Dantsig Baldaev, album qu'il a lui-même offert en 1990 à l'ethnologue française Roberte Hamayon.

Ces 74 pages de dessins effectués lorsqu'il était fonctionnaire de l'administration pénitentiaire soviétique offrent pour la première fois une mise en image du fonctionnement ordinaire des camps soviétiques, dans leurs aspects les plus terribles et les plus violents. Il pose également de façon magistrale la question du témoin comme celle de la légitimité du témoignage dans un contexte particulier où la parole des bourreaux n'a jamais été entendue.

L'album de Dantsig Baldaev représente à plus d'un titre une source documentaire unique en son genre : son caractère clandestin tout autant que l'époque à laquelle ce travail de graphisme et d'écriture a été réalisé, et le manque d'images des camps. En effet il n'existe que très peu de témoignages photographiques ou graphiques permettant de restituer le fonctionnement du Goulag. Seuls sont disponibles les clichés produits et utilisés dans le cadre de campagnes de propagande, ou les travaux plastiques (gravure, peinture, dessin) réalisés le plus souvent à l'issue de leur détention par d'anciens déportés et conservés par les musées du Goulag. À chaque fois le point de vue des gardiens y fait totalement défaut.

Les dessins de Dantsig Baldaev sont remarquables tant par la violence de leur propos que par la richesse et la précision de leur graphisme. Alors même qu'il rend compte de l'horreur, l'album commenté, annoté et décoré en utilisant les méthodes du scrapbooking, représente ainsi à lui seul un artéfact exemplaire des codes graphiques (typographies, couleur, matières) de la période soviétique. La richesse et la variété des sujets abordés tout au long des 74 pages de l'album rendent difficile toute présentation résumée. Les principaux thèmes rendent compte en premier lieu de la réalité du Goulag à partir d'une mise en exergue de ses aspects les plus violents : pratiques d'humiliation, d'intimidation ou de torture, inhumanité des conditions de vie et de travail, modes de mise à mort. Les dessins mettent pour cela en scène les figures attendues des victimes mais aussi celles des bourreaux qui appartiennent au personnel administratif (forces de sécurité et personnel pénitentiaire représentés en uniforme avec leur grade) et à une catégorie spéciale de détenus faisant partie du monde de la pègre (vory v zakone) souvent représentés recouverts de ces mêmes tatouages dont Baldaev fait un inventaire préliminaire dans les pages 1 à 31 de l'album. En cela, les dessins mettent en scène l'épreuve de l'horreur et de la terreur en donnant au passage un visage aux victimes et aux bourreaux et en restituant une sociologie assez fine des enfers goulaguiens.Chacune des vignettes participe à enrichir et étoffer un terrible répertoire des pratiques et des discours de violence. Les termes rapportés dans les commentaires apposés en bas de chacune d'elles utilisent ainsi le vocabulaire administratif utilisé pour désigner les victimes (scrupuleusement cité entre guillemets) mais aussi les pratiques en vigueur au Goulag illustrant dès lors de façon ironique, sarcastique ou tragique leur décalage avec la réalité des faits décrits par les dessins
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L'auteur



Dantsig Baldaev est né en Bouriatie en 1925 et décédé en 2005 à Saint-Pétersbourg) était le fils d'un érudit et folkloriste bouriate collaborateur de Roberte Hamayon, spécialiste du shamanisme sibérien. En tant que fonctionnaire du ministère de l'Intérieur et employé de l'administration pénitentiaire de 1948 à sa retraite en 1981, D. Baldaev occupa notamment les fonctions de gardien de prison dans différentes institutions carcérales dont certaines relevaient du NKVD. Dès 1949, il commença à porter un intérêt scientifique à la culture carcérale en travaillant d'une part sur le vocabulaire et le jargon des prisons, et d'autre part en effectuant des relevés de tatouages de prisonniers. Son étude sur les tatouages fit l'objet de plusieurs publications en Europe, dont les trois tomes de la Russian Criminal Tattoo Encyclopedia édités à Londres par les éditions Fuel avec une introduction d'Anne Applebaum.

"Gardien de camp. Tatouages et dessins du Goulag" de Dantsig Baldaev, traduit du russe par Luba Jurgensson, publié sous la direction d'Elisabeth Anstett et Luba Jurgensson, Editions des Syrtes, Paris, novembre 2013, ISBN : 97 82 94 05 23 023

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