Les archives de l'Office des réfugiés géorgiens en France (1933 -1952)
2013-12-04

I) Introduction : les archives de l'ORGF, le projet informatique de la mission « Histoire » de l'OFPRA, l'outil d'aide à la recherche ORGEO II) Les archives de l'ORGF : codification des types de documents, multiethnicité et multinationalité des réfugiés III) Les archives de l'ORGF : quantification, richesse de données, faux amis IV) Les archives de l'ORGF : singularités V) Les archives de l'ORGF : part d'ombre et part de lumière VI) Les archives de l'ORGF : notes.

I) Introduction : les archives de l'ORGF, le projet informatique de la mission « Histoire » de l'OFPRA, l'outil d'aide à la recherche ORGEO



I)-a) Les archives de l'ORGF



Les archives de l'Office des réfugiés géorgiens en France se composent en fait de plusieurs boîtes d'archives,

-celle de l'Office des réfugiés géorgiens proprement dit (1933 à 1942) successeur de la Légation géorgienne en France (1921 à 1933) du gouvernement de la Ière République de Géorgie (1918-1921), et réunissant des documents généralement adressés aux autorités françaises (Préfecture de Police de Paris en particulier), OG-01 et OG-02,

-celle réunissant des documents de la section géorgienne de la délégation du Bureau des Apatrides établie par l'Etat français de Vichy à Paris (1942-1944) et des documents de la section géorgienne de l'Office des émigrés caucasiens établie par la puissance occupante allemande à Paris (1942-1944), BA-01,

- celle du Conseil des réfugiés géorgiens en France (1944-1952), utilisant souvent le papier à en-tête de l'Office des réfugiés géorgiens et réunissant des documents provenant ou adressés au Haut commissariat des réfugiés de la Société des Nations, au Haut commissariat des réfugiés des Nations unies ou à la délégation parisienne de l'Organisation internationale des réfugiés, HCR-01 et OG-02 (1).

I)-b Le projet informatique de la mission « Histoire » de l'OFPRA



La mission « Histoire » de l'OFPRA a entrepris un projet d'informatisation des archives papiers de l'ORGF. Les documents de ces 4 boîtes d'archivage ont été numérisés et peuvent être consultés in situ, dans les locaux de l'OFPRA, à partir de 4 fichiers d'indexation (format Excel). Lorsque les dispositions réglementaires concernant la protection de la vie privée (délais) seront réunies, ces fichiers seront accessibles en ligne.

I)-c) L'outil d'aide à la recherche ORGEO



Par ailleurs, les 4 fichiers d'indexation ont été fusionnés et ont donné un fichier objet constitué de 3313 enregistrements concernant les apatrides d'origine géorgienne (à quelques exceptions près). Trié sur le critère patronyme, il a permis de constater l'existence de plusieurs orthographes pour le même nom et l'existence de plusieurs documents numérisés pour le même réfugié : le nombre de personnes concernées a ainsi été évalué à 1200.

Ce fichier dérivé, nommé ORGEO, devra ensuite subir les corrections dues aux différentes erreurs détectées (transcription de géorgien en français, transcription par l'intermédiaire d'une langue tierce, dérussification, fautes de frappe de la dactylo à l'origine, faute de frappe lors de l'indexation, …) et devrait être enfin enrichi de données provenant de sources secondaires,

- inventaire des tombes du « carré géorgien » du cimetière de Leuville-sur-Orge effectué par M. Luc Méloua en 2005 (500 personnes),

- inventaire des tombes du « carré géorgien » du cimetière de Sochaux-Montbéliard, à effectuer (100 personnes),

- inventaire des tombes du « carré géorgien » du cimetière de Sainte-Geneviève des Bois, à effectuer (50 personnes),

- inventaire des tombes du « carré géorgien » d'Abondant, dans l'Eure et Loir (maison de retraite), à effectuer (30 personnes),

- site www.colisee.org, relatif à l'histoire des émigrations géorgiennes vers la France.

Le fichier dérivé ORGEO ne peut plus être considéré comme une archive de l'Office des réfugiés géorgiens : il doit être considéré comme un fichier d'aide à la recherche à l'usage des historiens, in situ, dans les locaux de l'OFPRA. Cette dernière ne saurait être tenue pour responsable des données modifiées ou ajoutées.

II) Les archives de l'ORGF : codification des types de documents, multiethnicité et multinationalité des réfugiés



II)-a) Codification des types de documents



Selon la codification retenue par la mission « Histoire » de l'OFPRA, cinq types de documents apparaissent

-CRE : certificats administratifs destinées aux préfectures en vue de l'obtention de documents officiels français (cartes de séjour, cartes d'identité, titres de transport, passeports) ou attestations (nobiliaire, honorabilité, études et diplômes, précarité,…) destinées à différentes institutions (justice, enseignement, …), à des entreprises ou à des particuliers,

-COR : courriers en langues géorgienne ou française (exceptionnellement en langues allemande, polonaise ou russe) établis généralement par les réfugiés et destinés à l'ORGF, parfois établis par l'ORGF,

-DIV : divers,

-DMI : attestations militaires établies généralement par l'association des Anciens combattants géorgiens, transitant par l'ORGF,

-ECV : documents d'Etat-civil établis par les autorités géorgiennes, en particulier par la Légation géorgienne à Paris de 1921 à 1933 (2), et mentionnant la nationalité géorgienne, reconnue par la République française jusqu'à cette dernière date.

II)-b) Multiethnicité des réfugiés



Le patronyme ne permet pas toujours la détermination de l'origine ethnique (3).

Ainsi les suffixes CHVILI, DZE ou IA (signifiant fils de) pourraient identifier exclusivement les personnes d'ethnie géorgienne : il n'en est rien. En effet, ces suffixes existent également pour les patronymes de personnes d'ethnies différentes (abkhaze, grecque, juive,…) : ils témoignent de leur géorgianisation multiséculaire.

De même les suffixes OV ou OFF recouvrent parfois des personnes d'ethnie géorgienne, russifiées au cours du XIXème siècle, souvent aristocratique, plus proche de Saint Petersbourg que de Tiflis ou non, ou russifiées depuis peu pour cause d'études dans les académies russes.

L'ethnie géorgienne est fort évidemment la plus importante, Adjars, Gouriens, Iméréthiens, Kakhétiens, Kartliens, Khevsours, Lazes, Mingréliens, Mtiouliens, Ratchvéliens, Touchètes et Svans… S'ajoutent les ethnies historiquement présentes sur le « territoire géorgien » (personnes nées sur ce territoire, ou nées hors territoire et ayant pour conjoint une personne d'ethnie géorgienne), abkhaze, arménienne, azérie, grecque, juive, kiste, meskhète, russe, yézide.

Aucun réfugié d'ethnies meskhète, ossète ou yézide n'a pu être formellement identifié, bien que ces ethnies aient été présentes dans l'immigration « géorgienne » en France du XXème siècle. Pour ce qui concerne les réfugiés d'ethnie ossète (et originaire du « territoire géorgien »), il est possible que les patronymes aient été souvent russifiés et qu'ils aient plutôt utilisés le canal des Offices de réfugiés russes (4).

II)-c) Multinationalité des réfugiés



Si théoriquement les personnes faisant appel à l'Office des réfugiés géorgiens ont porté au moins une fois la nationalité géorgienne, la réalité est plus complexe : elles ont généralement subi plusieurs changements de nationalité avant de devenir « apatrides d'origine géorgienne ».

Les réfugiés présentent plusieurs cas de figure,

-initialement de nationalité russe (nés dans l'Empire russe avant 1918), puis géorgienne (Ière République de Géorgie de 1918 à 1921), toujours géorgienne (réfugiés IIIème République française, jusqu'en 1933), apatrides d'origine géorgienne (après 1933),

-initialement de nationalité russe (nés dans l'Empire russe avant 1918), puis géorgienne (Ière République de Géorgie de 1918 à 1921), puis soviétique (Géorgie soviétique de 1921 à 19XX, avec XX inférieur à 33), puis à nouveau géorgienne (réfugiés IIIème République française de 19XX à 1933), apatrides d'origine géorgienne (après 1933),

-initialement de nationalité russe (nés dans l'Empire russe avant 1918), puis géorgienne (Ière République de Géorgie de 1918 à 1921), puis soviétique (Géorgie soviétique de 1921 à 19XX, avec XX supérieur à 33), apatrides d'origine géorgienne en France (réfugiés IIIème République française après 19XX),

-initialement de nationalité géorgienne (nés sous la Ière République de Géorgie de 1918 à 1921), toujours géorgienne (réfugiés IIIème République française, avant 1933), apatrides d'origine géorgienne (après 1933),

-initialement de nationalité géorgienne (nés sous la IIIème République française, de 1921 à 1933 / à confirmer par une étude plus approfondie), apatrides d'origine géorgienne (après 1933),

-initialement apatrides d'origine géorgienne (née après 1933, sous la IIIème République française).

D'autres cas particuliers existent, celui des personnes d'ethnie géorgienne, née de nationalité russe sur le « territoire géorgien », ayant russifié ou non leurs patronymes, ne s'étant pas déclarées ou s'étant déclarées sur le territoire de la Ière République de Géorgie de 1918 à 1921, ayant combattu ou non avec les armées blanches, ayant émigré avant 1921 (Constantinople, Berlin, …, et Paris) , initialement enregistrées dans les Consulats ou les Offices de réfugiés russes et ayant eu recours ensuite à l'Office des réfugiés géorgiens.

D'autres cas particuliers apparaissent dans les archives, ceux de personnes étrangères (Britanniques, Français, …) nées de parents étrangers sur « le territoire géorgien » (avant 1918 et de 1918 à 1921) pour lesquels l'Office des réfugiés géorgiens -dans la continuité de la Légation géorgienne- continue à délivrer des pièces d'Etat Civil (5).

III) Les archives de l'ORGF : quantification, richesse de données, faux amis



III-a) Quantification



En toute logique, les documents concernant des apatrides d'autres origines que géorgiennes devraient être extraits des quatre boîtes d'archives dites de l'ORGF et transférés vers d'autres boîtes d'archives. Les documents concernant les apatrides d'origine géorgienne et classés dans les boîtes d'archives d'autres Offices de réfugiés, devraient être extraits et ajoutés au quatre boîtes étudiées.

Cette opération concernerait en particulier les boîtes d'archives des Offices de réfugiés russes qui ont accueilli des réfugiés d'ethnie géorgienne,
- soit sur la base de la russification de leurs patronymes (6),
- soit après un transit par un pays tiers et un ex-consulat russe (Constantinople souvent, avant 1921),
- soit pour une raison de proximité géographique (La Légation géorgienne et l'ORGF ne disposaient pas de délégation dans le Sud de la France contrairement à l'Office central des réfugiés russes),
- soit à la suite d'un mariage avec un conjoint russe,
- soit par volonté personnelle.

Sur le fond, cette opération comporterait des risques d'erreurs -et de litiges historiques- dont la gravité serait bien supérieure à celle des erreurs actuelles. Sur la forme, elle nuirait à « l'authenticité » des archives léguées par les différents offices de réfugiés.

Le nombre d'apatrides d'origine géorgienne référencés dans les archives de l'ORGF se situe autour de 1200. Le nombre d'immigrés d'origine géorgienne en France, du début du siècle à la fin des années 1930, est généralement estimé à 2000. Comment expliquer ce gap ?

Si le flux entrant d'immigrés géorgiens en France s'est poursuivi au-delà des années 1920 à vitesse très réduite, un flux sortant beaucoup plus important s'est créé. Ce flux sortant a été constitué par les départs vers des pays tiers (Etats-Unis, Pologne, Espagne, …), par les naturalisations françaises (pour les plus jeunes, émigrés après l'insurrection nationale de 1924, après mariage avec un conjoint français et naissance d'enfants) et par les décès naturels (pour les plus anciens, émigrés dès 1921).

Deux autres variables sont à considérer, celle représentant les apatrides d'origine géorgienne ne transitant plus par l'Office des réfugiés géorgiens (ayant transité par la Légation géorgienne, mais s'adressant ensuite directement à la Préfecture de Police de Paris ou aux Préfectures départementales) (7), et celle des documents volontairement écartés des archives par le directeur de l'Office.

III)-b) Richesse de données



Les archives de l'ORGF constituent un maillon essentiel pour l'appréhension de l'immigration politique géorgienne en France au XXème siècle. Entre l'émigration du début du XXème siècle (fils de famille, artistes et militants politiques échappés de l'emprise tsariste) et l'émigration de la fin du XXème siècle (juifs, artistes et intellectuels profitant de la chute du régime soviétique), essentiellement « individuelle », l'émigration géorgienne des années 1920 et 1930 est « institutionnelle ».

Elles constituent aussi un échantillon à taille humaine des immigrations politiques, génétiquement marquées par un message fondamental « comment résister de l'extérieur ? » et par deux messages secondaires contradictoires « comment poursuivre le combat pour le retour ? » et « comment s'intégrer à la nation d'accueil ? ».

L'existence de plusieurs documents (certificat d'Etat Civil, attestation d'études et de diplômes, parfois attestation militaire, parfois attestation nobiliaire, parfois curriculum vitae,…) pour le même réfugié conduit à la construction de 1200 « minibases de données » propices aux analyses en termes historiques et sociologiques, ainsi qu'en termes d'intégration ou de retour au pays (si les « devenirs » leur sont adjoints).

III)-c) Faux amis



Un examen critique de ces données est préalablement indispensable car « les faux amis » sont nombreux, le solliciteur de l'Office, « le fonctionnaire » de l'Office, la dactylo française de l'Office, « le fonctionnaire » relevant des autorités françaises … sans oublier la complexité des prénoms et des noms géorgiens, et leur transcription surtout après un passage par un pays tiers.

Le solliciteur souhaite obtenir des documents officiels français. En l'absence de certificats d'Etat Civil géorgiens, il déclare ce qui est nécessaire pour les obtenir : par exemple en utilisant à la barbe de la légation ou de l'office le visa pour la France abandonné par un homonyme (parti en définitive de Constantinople vers les Etats-Unis) … A l'occasion, il se rajeunit par coquetterie ou pour une question militaire. Il s'emmêle un peu entre le calendrier julien et le calendrier grégorien. Il souhaite aussi se « rassurer » : pourquoi ne pas gonfler son appartenance nobiliaire, ou son grade militaire, ou ses études et ses diplômes ? A moins que le directeur de l'Office ne fasse la grosse voix, ce qui arrive parfois !

Le « fonctionnaire » de l'Office ne souhaite pas s'embarrasser avec des lieux de naissance qui ne comportaient ni paroisse, ni hôtel de ville pour enregistrement. Les solliciteurs sont donc tous nés dans une grande ville (Tiflis, Gori, Koutaïssi, Batoumi, Soukhoumi, …), sauf exception. Souhaitant aboutir, il libelle la demande de documents officiels français dans le sens attendu.

La dactylo est française, d'après les certificats de travail apparaissant dans les archives. Elle ne peut pas connaître l'orthographe de noms et de prénoms aussi complexes : elle ne se prive pas d'orthographier le même nom avec deux orthographes différentes … sur le même document … ou sur des documents différents … à des dates différentes. Il lui arrive aussi d'orthographier bizarrement les noms de rues de Paris. Le signataire corrige à la main le premier exemplaire, mais la correction n'apparaît pas toujours sur le deuxième exemplaire (ou le troisième) obtenu par l'intermédiaire d'un papier carbone sur la machine à écrire et numérisé dans les archives de l'ORGF.

Le « fonctionnaire » de la Préfecture de Paris est bien heureux de se voir débarrassé du tracas du remplissage des demandes, de la recherche des informations obligatoires manquantes, de la difficulté de les retrouver auprès d'un solliciteur communiquant mal en langue française et du risque d'erreurs qu'il pourrait introduire. A partir de la demande établie par l'Office des réfugiés -à qui il fait globalement confiance- il consulte d'abord les registres des interdits de séjour et des droits communs, il vérifie ensuite la validité de la demande et apprécie le libellé proposé, quitte à retourner la demande pour modification. Il les soumet enfin au chef de bureau : les refus sont rares. L'essentiel est de respecter la procédure.

Les noms géorgiens, à qui en parler, sinon à un Géorgien ? Selon le pays de transit, le même nom peut se terminer par le suffixe CHVILI, SZWILI, SHVILI , ou par le suffixe DZE ou TSE, les transcriptions phoniques peuvent donner ZHOR ou JOR, CICI ou TSITSI. Les prénoms plongent dans les tragédies grecques, ou ne sont pas prononçables comme Kaïkhosro ou Melkhisedek !

Cet examen critique ne saurait être complet sans l'évocation de « la part d'ombre » des archives de l'ORGF, les documents supposés manquants (8).

IV) Les archives de l'ORGF : singularités



Les singularités de ces archives sont fortes. Elles sont restées sous contrôle d'un seul homme de 1933 à 1958, et présentent de ce fait une certaine cohérence. Elles sont relatives à l'émigration institutionnelle de la Ière République de Géorgie reconnue par la IIIème République française, et ne souffrent d'aucune contestation sur la place publique (à l'exception des Soviétiques et de leurs partisans). Elles sont relatives à une population émigrée d'un territoire géographique stable, et reconnu comme territoire national.

Ancien révolutionnaire social-démocrate, ancien déporté en Asie centrale, ancien proscrit en Suisse, gouverneur de province d'une république démocratique, chef des missions géorgiennes en Ukraine puis en Roumanie, premier secrétaire de Légation géorgienne en France (1921 à 1933), directeur de l'Office des réfugiés géorgiens et du Conseil géorgien des réfugiés de 1933 à 1952, arrêté par les forces d'occupation allemande en 1943, Officier de protection des réfugiés d'origine géorgienne à l'OFPRA de 1952 à 1958, Sossipatré Assathiany est devenu un professionnel du droit administratif des étrangers et un poseur de relais au sein des Préfectures, des Ministères, du Haut commissariat aux réfugiés (HCR) et à l'Organisation internationale des réfugiés (OIR). Avant la création de l'OFPRA, il n'hésite pas -avec d'autres- à interpeller les dirigeants politiques français (Daniel Meyer, Robert Schuman, Maurice Schumann, …) afin d'accélérer la création de cet organisme et combler le vide qui s'est creusé depuis la dissolution de l'OIR. Il s'y fait ensuite embaucher avec pour objectif d'aider ses compatriotes, mais aussi pour veiller à ce que la nationalité géorgienne ne s'oublie pas (9).

Deuxième point fort, les archives de l'ORGF sont les archives d'une émigration politique institutionnelle, celle de la Ière République de Géorgie (membre de la Société des Nations et chassée de son territoire par les armées de la Russie soviétique). Si l'Office n'a plus de statut diplomatique, il bénéficie néanmoins des liens que la Légation géorgienne a tissé durant 12 années avec les autorités françaises, plus particulièrement avec les ministres et les anciens ministres qu'ils soient de droite ou de gauche. L'antisoviétisme lui sert de passeport.

Troisième point fort, elles sont relatives à une population émanant d'un territoire géographique connu depuis des millénaires, relativement stable (à l'exception de deux districts perdus au Sud au profit de la République turque suite aux accords de Brest Litovsk entre Lénine et Mustapha Kemal, et un demi district perdu à l'Est au profit de l'Azerbaïdjan suite à une décision soviétique) et reconnu comme territoire national.

Il est indéniable que la constitution de ces archives a été pour l'Office des réfugiés géorgiens (et plus tard pour le Conseil géorgien des réfugiés) l'opportunité de porter l'image d'une émigration politique institutionnelle en France
- non contestée sur la place publique (même si sociaux-démocrates et nationaux-démocrates ont continué à s'affronter en interne sans fleurets mouchetés, même si une certaine aristocratie géorgienne a continué à contester en interne le principe républicain et a souhaité le retour à une monarchie),
- issue d'une république démocratique basée sur l'état de droit.

V) Les archives de l'ORGF : part d'ombre et part de lumière



Les archives de l'ORGF portent une « part d'ombre », celle des documents supposés manquants. Ils concerneraient non seulement les émissaires secrets et les activistes politiques (quelques dizaines en ordre de grandeur), mais surtout les engagés volontaires de la IIème guerre mondiale dans l'armée allemande, partis combattre sur le front Est dans l'espoir de libérer la Géorgie de l'occupation soviétique (une centaine en ordre de grandeur).

Elles portent aussi sa « part de lumière » face
- à l'arbitraire soviétique, comme en témoignent les documents reprenant les états de service individuels contre l'occupant du territoire géorgien,
-à l'arbitraire nazi, comme en témoignent le sauvetage en 1943 d'une vingtaine de familles juives géorgiennes et celui de 243 familles juives originaires d'Espagne, des Balkans, d'Asie centrale et d'Asie mineure aux patronymes géorgianisés, sous le prétexte historiquement fallacieux de l'appartenance à l'ethnie géorgienne des juifs de Géorgie (singulièrement convertis à la religion mosaïque), et comme en témoignent l'arrestation, l'emprisonnement et le sauvetage in extremis de la déportation de Sossipatré Assathiany.

Ces parts d'ombre et de lumière rappellent à la « relative authenticité » de toute archive, y compris des archives administratives. Elles devraient mettent en garde les historiens professionnels, et amateurs, de toute exégèse basée sur des données incomplètes ou non croisées, à moins de poursuivre une démonstration dont la conclusion serait à priori partisane.

VI) Les archives de l'ORGF : notes



(1) Le classement des quatre boîtes d'archives n'est pas rigoureux en termes de dates : un classement chronologique des documents numérisés conduirait à une autre architecture d'archivage.

(2) La Légation géorgienne (1921-1933), représentait de jure la Ière République de Géorgie auprès de la IIIème République française : elle pouvait à ce titre établir des documents d'Etat Civil pour ses ressortissants nationaux et pour les étrangers ayant vécu sur le « territoire géorgien ». Si officiellement cette disposition disparaît en 1933 (après les accords entre la France et l'URSS), l'Office des réfugiés géorgiens continue néanmoins à signer « des certificats d'Etat Civil » que la Préfecture de Police de Paris continue à prendre pour « argent comptant » afin de délivrer les documents officiels français des réfugiés géorgiens. La mention « apatride d'origine géorgienne » remplace la mention « nationalité géorgienne ». Le code CRE recouvre donc aussi bien « des certificats d'Etat Civil » que des « attestations administratives ».

(3) Sans que la « répartition ci-après ne puisse être considérée comme représentative de l'émigration géorgienne en France, la répartition ethnique sur le « territoire géorgien » était au début des années 1920 de 70% pour l'ethnie géorgienne, 8% pour l'ethnie arménienne, 6% pour l'ethnie russe, 6% pour l'ethnie azérie, 3% pour l'ethnie ossète, 2% pour l'ethnie abkhaze, 2% pour l'ethnie grecque, 1% pour l'ethnie juive et 2% pour les autres ethnies. (Source Roger Rosen, « Georgia, a sovereign country of the Caucasus, 1999 »).

(4) L'Office des réfugiés géorgiens en France est l'héritier « institutionnel » d'une Ière République de Géorgie, elle-même héritière de royaumes de Géorgie, qui ne connurent ni pogrom, ni conflit avec les ethnies minoritaires (hors guerres sécessionnistes souvent encouragées de l'extérieur).

(5) L'Office des réfugiés géorgiens en France est l'héritier « institutionnel » d'une Ière République de Géorgie qui, en 1918, donna le droit de vote aux étrangers résidant sur son territoire et dont la capitale vit la proclamation d'indépendance de deux Etats étrangers (l'Arménie et l'Azerbaïdjan).

(6) A titre d'exemples, et sans que cette liste soit exhaustive , les patronymes suivants d'origine géorgienne russifiés ont été relevés : Alikhanov pour Alikhnachvili, Andronikov pour Andronikachvili, Avaloff pour Avalichvili, Bagration de Moukhransky, Baratov ou Baratoff pour Baratachvili, Eristov ou Eristoff pour Eristavi, Cicianov ou Cicianoff pour Tsitsichvili, Dadianov ou Dadianoff pour Dadiani, Davidov ou Davidoff pour Davitachvili, Djavaroff pour Djavakhichvili, Djavrof pour Djavrichvili, Fillipoff pour Philipachvili, Gegelatov ou Gegelatoff pour Kakitelachvili (?), Gozaloff pour Gozalachvili, Isarloff pour Isarlo, Ivanoff pour Ivanichvili, Kalatozov pour Kalatozichvili, Magalov ou Magaloff pour Magalachvili, Melikov ou Melikoff pour Melikichvili, Philippov ou Philippoff pour Philipachvili, Rekvieff pour Rekviachvili, Sogoroff pour Sogorachvili, Tarkhanoff pour Tarkhnichvili, Tatieff pour Tatichvili Toumanoff pour Toumanichvili, Trachterev pour Trachtechvili, Tzitzianoff pour Tsitsichvili, Zhordanov pour Jordania, Zoubaloff pour Zoubalachvili.

(7) Toute une génération d'étudiants géorgiens, parfois envoyés par leur famille à l'époque tsariste, parfois envoyés par le gouvernement de la Ière République de Géorgie, parfois immigrés après l'invasion par la Russie soviétique, parfois immigrés après l'insurrection nationale de 1924, a entrepris des études supérieures en France et est devenue autonome dans ses relations avec les autorités françaises (maîtrise de la langue française, connaissance des procédures administratives, …). Après avoir obtenu auprès de la Légation géorgienne, entre 1921 et 1933, des documents d'Etat Civil certifiés, elle n'a plus eu besoin des services de l'Office des réfugiés géorgiens pour le renouvellement de ses papiers. Elle n'apparaît donc pas dans les archives de l'ORGF. Plusieurs témoignages confirment que cette génération aidait aussi certains de ses compatriotes dans leurs démarches administratives de renouvellement, court-circuitant de fait l'Office des réfugiés géorgiens : les préfectures se montraient certainement moins sourcilleuses pour les cas simples.

(8) Les cas sensibles apparaissent peu dans les archives « administratives » de l'ORGF, par exemple les « émissaires » envoyés secrètement en Géorgie, via la Turquie (Groupe Prométhée) ou via l'Iran (Groupe Caucase), ou encore les « politiques » traitant avec la Pologne (J. Pilsudski), l'Allemagne ou le Japon. Un autre exemple de cas sensibles apparaissant peu est celui des « engagés volontaires » dans l'armée allemande partis combattre sur le front Est dans l'espoir de libérer la Géorgie de l'occupation soviétique. L'absence, supposée, des documents les concernant donnerait à penser que des archives « politiques » de l'ORGF ont pu exister par ailleurs.

(9) L'activité opérationnelle de Sossipatré Assathiany s'est exercée de 1921 à 1954 sous la présidence d'Akaki Tchenkéli (ancien député à la Douma russe, ancien président d'une Transcaucasie réunissant l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, ancien ministre des affaires étrangères et ancien ministre plénipotentiaire pour l'Europe de la Géorgie) à la Légation géorgienne, à l'Office des réfugiés géorgiens et au Conseil géorgien des réfugiés.




Voir aussi



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[URL : 4374]

[URL : 2113]

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[URL : 5075]

[URL : 5074]

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Remerciements



à l'OFPRA et plus particulièrement à Aline Angoustures

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