Bibliographie : "L'Asie centrale. Au carrefour des mondes" de Catherine Poujol.
2013-12-20

Le Livre selon l'Editeur



L'Asie centrale a de tout temps enflammé l'imaginaire des Européens, mais aussi des Orientaux. Avant même qu'elle ne soit connue sous ce nom, qui date du début du XIXe siècle [Klaproth, 1826], la Scythie, la Transoxiane, la Tartarie, le Turkestan, russe ou chinois résonnaient par l'étrangeté de leurs consonances.

Parée d'un catalogue d'images sublimes et de récits mythiques, cette région, aux confins des aires des civilisations bien connues que sont la Chine, la Perse, l'Inde ou la Russie, a toujours été envisagée par les Occidentaux comme inaccessible et « vide d'histoire », du moins dans sa ceinture steppique, sorte d'immense « trou noir » enchâssé aux limites du vieux monde. De ce fait, elle a servi de support à la pensée romantique et même préromantique occidentale, mais également, quoique dans une moindre mesure, à la pensée orientale et extrême orientale.

Elle n'a jamais cessé d'inciter au voyage des générations d'explorateurs, de voyageurs solitaires, y compris des femmes, d'âmes consumées en quête d'oubli de soi et d'espions réels ou supposés, pour enfin servir de socle aux constructions géopolitiques du XIXe et du XXe siècle, issues du « Grand Jeu » russo-britannique, puis de la guerre froide et de ses avatars contemporains.

L'Asie centrale, quant à elle, se conçoit comme le berceau du vieux monde, la quintessence de la centralité, au coeur de la matrice eurasienne. Immodeste, elle ne doute pas de son ancrage plurimillénaire qui a permis la sédimentation de nombreuses cultures, le foisonnement de représentations religieuses et de traditions sans cesse renouvelées. En même temps, elle est le lieu d'un étrange paradoxe : les fortes contraintes géographiques et climatiques qui la vouent à l'enclavement, au partage nécessaire de l'espace géoéconomique entre l'organisation nomade et la culture sédentaire, l'obligent à une posture d'ouverture économique et culturelle assurée par sa position de plaque tournante du commerce caravanier transcontinental jusqu'à l'époque moderne.

Cette situation de « segment de la première mondialisation économique » a duré depuis la Haute Antiquité et de façon plus systématique, depuis le IIe siècle avant notre ère, qui marque l'avènement de ce qui sera appelé plus tard au XIXe siècle, la Route de la Soie, jusqu'à son déclin progressif à partir du XVIe siècle.

Enclavée, certes, mais traversée par des flux incessants ; conservatoire des traditions, mais réactive à toutes les modernités ; lointaine et mythique, elle qui fut longtemps l'extrémité des terres connues, est aussi proche et réelle.

L'Asie centrale ne doit pas être seulement un objet de contemplation onirique ou le support visible d'un espace rêvé par les poètes occidentaux et les orientalistes, l'incarnation récurrente d'un ailleurs à redécouvrir, siècle après siècle. Elle ne saurait se résumer en un monde exotique que l'on aborderait armé d'un arsenal idées reçues, d'une collection d'images convenues, bien que souvent exactes : l'immensité des steppes, le vide des déserts, le sourire des autochtones, l'envol de l'aigle chasseur, le galop des chevaux tout juste domptés…

L'Asie centrale, c'est aussi, trois mille ans d'histoire, après une « longue préhistoire », une brillante succession de conquérants : Darius, Alexandre le Grand, Attila, Kutayba ibn Muslim, Mahmud de Ghazni, Gengis-Khan, Tamerlan ; une pléiade de savants renommés : Al-Farabi, Avicenne, Al-Bîrunî. C'est une civilisation persistante, faite de continuités malgré les ruptures, douée d'une capacité d'attraction et d'amalgame des cultures exogènes qui la recouvrent ou tentent de le faire, suscitant un questionnement renouvelé sur les longues recompositions qui suivent les brutales déconstructions.

Pour autant sa richesse et sa complexité ne doivent pas rebuter le lecteur. Même découpée en chapitres thématiques, organisée en réflexions problématiques, son histoire gardera toujours sa part de mystère et d'opacité, le silence, voire l'absence de sources pour étayer un point d'historiographie locale étant souvent la règle.

Sans doute, l'action des bouleversements telluriques qui s'y sont succédé et des parcelles de sacré qui s'y concentrent, rendent-elles l'histoire de l'Asie centrale difficile à appréhender. Du moins, tenterons-nous de la comprendre dans ses dimensions singulières et plurielles, afin d'apporter au déchiffrement du présent, la puissante accumulation du passé.

L'auteur selon l'Editeur



Voyageuse depuis plus de trente ans en Asie centrale, Catherine Poujol est professeur à l'Institut National des Langues et Civilisations orientales de Paris et considérée comme l'une des meilleures spécialistes françaises de son sujet.

"L'Asie centrale. Au carrefour des mondes" de Catherine Poujol. Editions Ellipses; Novembre 2013

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