Azerbaïdjan : les populations oubliées de la Guerre du Haut-Karabagh
2004-07-08

Azerbaïdjan : les populations oubliées de la Guerre du Haut-Karabagh



Bénéficiant d'un fort potentiel de développement économique du fait de ses
richesses pétrolières, l'Azerbaïdjan souffre cependant de grandes disparités
sociales aggravées par l'existence d'une importante population de personnes
déplacées et dépendantes. Ces populations oubliées sont les victimes du conflit
du Haut-Karabagh (1989-1994) qui a amputé l'Azerbaïdjan d'une part importante
de son territoire. Souvent livrés à eux-mêmes, ces «déplacés» ont dû faire un
remarquable effort pour s'organiser avec le soutien des ONG humanitaires.

Des populations que l'on a voulu oublier



Entre 1992 et 1994, l'Azerbaïdjan a perdu le contrôle de près de 20 % de son
territoire conquis par l'Arménie. Près de 800.000 personnes ont dû quitter de
force leurs foyers. Aujourd'hui encore, on compte 135.000 personnes déplacées
regroupées dans des camps. Habitant des tentes, des bâtiments inachevés ou même
des wagons de chemin de fer, ces «déplacés» se sont tant bien que mal
organisés en élisant des comités de direction auxquels participent les femmes,
très impliquées dans la gestion des affaires communes. Depuis des années, la
plupart des tentes ont cédé la place à des baraquements de fortune, faits de
torchis et de tôle. Des travaux d'assainissement ont été conduits,
l'électricité, des écoles et des dispensaires organisés et entretenus grâce à
l'intervention des ONG humanitaires. Toutefois, les conditions sanitaires
insuffisantes associées à un climat chaud contribuent à la propagation des
maladies.

La Société du Croissant Rouge Azerbaïdjanais (SCRaz) concentre son
action dans la région de Sabirabad à 160 Km de Bakou. «Seule ONG présente dans
la région, la SCRaz prend en charge sept camps rassemblant plus de 15.000
personnes»
indique Rankichiev Aftandil, directeur du centre régional. Lui-
même «déplacé», M. Aftandil est originaire du district de Fizuli, où le CICR
finance des opérations de déminage. Son collègue, Parviz Hajiyev, représentant
la délégation de la Fédération internationale précise : «Le nombre des
réfugiés a énormément diminué ici. À l'origine, ces camps accueillaient 350.000
personnes, mais depuis dix ans, beaucoup sont partis pour s'installer ailleurs,
notamment dans les faubourgs de la capitale Bakou.»


Plus au sud, au camp de
Sa'atli, son «maire», Metlev Mer Aliev, me confie ses problèmes
quotidiens : «On manque d'eau, d'électricité, et l'aide alimentaire diminue
régulièrement. 0n doit acheter de la nourriture nous-même maintenant, et puis
on manque de terres à cultiver.»
La liste est longue à égréner pour cet homme
réservé, ancien ingénieur civil et père de trois enfants. À trente-deux ans,
ses responsabilités semblent peser lourdement sur ses épaules. Il n'en est pas
moins fier de ses réalisations : la création d'un club de sport, et surtout la
construction d'une maison commune «pour les mariages...»

Le gouvernement
azerbaïdjanais n'a pris que très récemment des mesures pour reloger ces
populations longtemps délaissées. Parviz Hajiyev donne quelques précisions à ce
sujet : «Le gouvernement azerbaïdjanais a décidé d'achever un programme de
construction de logement pour ces familles, dans deux ou trois mois, plus de
3.400 maisons auront été construites dans la région, et 1.300 dans les autres
provinces. Le gouvernement a en outre décidé de procéder à des dotations de
terrains, soit 1 ha par maison et par famille.»


Une situation sociale difficile



Depuis son retour à l'indépendance en 1991, la République d'Azerbaïdjan a dû
affronter une décennie d'instabilité. La transition économique vers une
économie de marché a eu un impact social dramatique, notamment dans le domaine
de la santé, en limitant l'accès aux soins pour une part croissante de la
population. Le secteur pétrolier a pourtant fait bénéficier à l'Azerbaïdjan
d'une des meilleures croissances au sein du groupe des ex-Républiques d'Union
soviétique . En dépit de cela, un récent rapport de la Banque Mondiale a
classé l'Azerbaïdjan parmi les pays en voie de développement, relevant que près
de 61,5 % de sa population dispose d'un revenu inférieur au seuil de pauvreté.

Le conflit du Nagorno-Karabakh avec l'Arménie (1989-94) a exacerbé ce problème
en créant une importante population de réfugiés et de déplacés dépendante de
l'aide alimentaire internationale.


Le remarquable dynamisme des femmes



Bakou, ville millionnaire où l'on parle russe, accueille dans ses faubourgs un
grand nombre de «déplacés» qui ont fui les camps du Sud. Trouvant parfois à se
loger chez des amis ou dans leurs familles, ces populations ont souvent investi
des immeubles encore en construction ou des bâtiments publics (école, cités
universitaires). Déracinés, tiraillés entre habitat précaire (une famille par
chambre en moyenne) et revenus aléatoires, ces hommes et ces femmes survivent
et s'organisent. Décidées à améliorer leurs conditions d'existence, les femmes
sont particulièrement actives et la FICRCR encourage leur dynamisme en
finançant divers programmes sociaux. Visant à aider ces communautés à devenir
autonomes financièrement et fondés sur le principe des transferts de savoir-
faire intergénérationnels, ces programmes aident des petits groupes de
couturières à se lancer dans une production artisanale : les anciennes, les
arrière-grand-mères, apprenant à leurs petites filles les méthodes de tissage
traditionnelles ou le tricot.

À la «Chaussée de Binagadi», un ancien garage qui
abrite l'une de ces petites communautés, des femmes s'activent sur de vieux
métiers à tisser. Dans un autre de ces ateliers, situé dans une sorte de HLM
vétuste, quatre générations sont présentes : des petites qui rient, leurs mères
attentives, leur grand-mère toute en dignité, leur arrière grand-mère enfin qui
parvient péniblement à la chambre pour participer à l'assemblée. Absorbées par
leur travail et ses questions quotidiennes (qualité du lainage, quantités
nécessaires, teintes et couleurs.), ces femmes tentent de tisser un meilleur
destin pour leurs enfants.



Guillaume Lecoque (août 2002)