IIème Guerre mondiale : discours à la mémoire de 9 résistants géorgiens (Périgueux, 10 décembre 2013)
2014-01-08

Périgueux, cimetière du Nord, carré géorgien, 10 décembre 2013 : extrait du discours de Jean-Paul Bedoin, président délégué de l'ANACR Dordogne, devant des représentants des autorités françaises, des autorités géorgiennes et des représentants des familles.

« Il y a deux ans, je recevais un coup de fil d'une jeune femme d'origine géorgienne - qui est ici aujourd'hui présente - et qui souhaitait se recueillir devant la stèle érigée à la mémoire de son oncle et de ses compagnons d'armes. C'est ainsi que, par un après-midi semblable à celui-ci, nous sommes venus, Maia et moi, nous recueillir devant cette stèle, œuvre de l'architecte Kindylis, inaugurée par des personnalités françaises et soviétiques, le 15 mai 1966, date du transfert de leurs ossements au cimetière du nord où ils ont été inhumés. Maia avait même pu, à l'époque, rencontrer des résistants qui avaient assisté à cette inauguration, notamment notre regretté Léon Lichtenberg. Je lui avais alors fait part de notre vœu de remplacer la plaque portant le nom des martyrs géorgiens dont les noms, m'avait-elle dit, n'étaient pas correctement orthographiés…

Deux ans ont passé, Chère Maia et votre visite à Périgueux n'aura pas été vaine puisque nous voici donc rassemblés au pied de ce monument, en compagnie des autorités de votre pays et du nôtre, pour honorer, en ce 70ème anniversaire, la mémoire de 9 soldats géorgiens enrôlés de force dans le bataillon d'infanterie géorgienne n° 799, déserteurs de la Wehrmacht ayant rejoint la Résistance française, fusillés le 10 décembre 1943 à la Rampinsolle, commune de Coulounieix-Chamiers et dévoiler deux plaques, l'une en français, l'autre en géorgien, qui rappelleront désormais au passant l'identité de ces hommes qui n'avaient qu'un pays : la Liberté.

Qu'il me soit ici permis de revenir quelques décennies en arrière ! Après l'attaque de l'Union soviétique en juillet 1941, les Allemands s'efforcent d'encourager la trahison dans les territoires envahis, principalement dans les régions occidentales et méridionales tombées provisoirement sous leur domination. Ils offrent à des hommes plus ou moins désemparés et jusqu'ici enfermés dans des camps où la mortalité, du fait de la sous-alimentation, des épidémies, des sévices, est effrayante, de « combattre » à leurs côtés et d'être traités et nourris comme les soldats allemands. L'ampleur du réflexe de sauvegarde est tel qu'ils parviennent ainsi à constituer une « légion géorgienne ». Les Allemands encadrent sévèrement ces troupes auxiliaires destinées à lutter contre les partisans opérant derrière leurs lignes. Engagés d'abord en Pologne, les membres du réseau patriotique constitué en leur sein parviennent à entretenir des rapports avec la Résistance polonaise, ce qui incite les Allemands à envoyer une partie de cette formation en France où les contacts avec la population seront, pensent-ils, plus difficiles. C'est ainsi que le bataillon portant le n° 799, après un séjour préparatoire de 3 mois environ dans la Meuse et la Nièvre notamment, est installé fin septembre 1943, quartier Saint-Georges à Périgueux dans les bâtiments de l'ex-35ème d'artillerie.

Peu après leur arrivée, des éléments de cette force sont envoyés en opération en Haute-Corrèze où d'importants groupes de maquisards, installés dans la forêt au nord de Tulle, subissent les assauts combinés des troupes vichystes et allemandes et ont de sérieuses pertes.

Pris dans l'engrenage de la répression, quelques-uns décident de ne pas attendre plus longtemps pour essayer de contacter avec la Résistance périgourdine.

Ce n'est pas chose facile ! Après un premier contact avec Marc Goldman, dit « Mireille » qui reste sans suite, du fait de l'arrestation de ce dernier le 30 octobre 1943, par le S.D. nazi de Périgueux, Piotr Kitiaschvili, Arsène Choubitidzé, Souliko Roussichvili et 2 autres membres actifs du réseau, dénoncés par un de leurs compatriotes qui a surpris leurs conversations séditieuses, n'échappent à la mort que grâce à l'intervention du lieutenant géorgien, Vano Abramidzé qui, en compagnie de plusieurs officiers, se porte garant de ces hommes. Cependant, leur volonté de quitter les lieux et de rejoindre les maquisards français reste la plus forte et, le 2 octobre 1943, ils prennent la fuite en direction de la Corrèze, réputée pour l'activité de ses maquis. Interceptés entre Aubas et Condat, toujours en tenue vert-de-gris, par le père Juillat, ils sont aiguillés sur le groupe « Jacquou le Croquant » qui est donc l'un des premiers à accueillir des Soviétiques, ex-soldats et officiers de l'armée Rouge.

Le 12 octobre suivant ce sont une dizaine de Géorgiens, conduits par le lieutenant Vassili Meladze, qui parviennent à fausser compagnie aux Allemands pour rejoindre, au maquis de Durestal, le groupe de l'A.S. « Mireille ». Malheureusement, quelques semaines plus tard, le 3 novembre 1943, une vaste opération de ratissage est organisée avec le 6e escadron de la Garde et le G.M.R. du Périgord à Saint-Vincent-de-Connezac, au lieu-dit « Le Maine-du-Puy », où se sont réfugiés les survivants du groupe « Mireille » et certains d'entre eux (dont votre oncle, Maia) sont faits prisonniers et remis par les forces de police de l'Etat français aux Allemands.

Ces désertions provoquent la colère du commandement ennemi qui, le 10 décembre 1943, au champ de tir de la Rampinsolle, les lieutenants Ivané Abramidzé, Souliko Abouladzé et Ivané Tchkenkeli, l'ingénieur militaire Eprem Ebralidzé, les sous-lieutenants Archi Mirianashvili et Abel Petriashvili, les sergents Grigol Djikia, Niko Margebadzé et Ioseb Alkhanishvili. Cette exécution massive, destinée à décourager toute velléité de départ, n'empêche pas pourtant la fuite de nombreux autres Géorgiens qui, en hommes redevenus libres, sont fiers de reprendre leur place dans la lutte contre l'ennemi hitlérien.

Une action d'envergure en vue d'amener les Géorgiens à rejoindre les rangs de la Résistance est menée. Il est même décidé de rédiger un tract les appelant à gagner le maquis mais il faut trouver une personne parlant et écrivant le russe. C'est la princesse Tamara Volkonski, qu'on dit parente du tsar déchu et qui demeure près de Rouffignac où elle a émigré après la Révolution qui accepte de s'en charger. Il est dit en résumé dans celui-ci que la défaite de l'armée allemande est inévitable et que les soldats géorgiens se doivent, pour rester fidèles à leur patrie, de rejoindre sans attendre les rangs des partisans. C'est ensuite le maître‑imprimeur Minvielle de Montignac, qui accepte de tirer le tract à 150 exemplaires... Il ne reste plus maintenant qu'à contacter les hommes en permission de spectacle, leur donner le texte ainsi que les explications nécessaires et leur fixer rendez-vous pour le 23 avril dans l'après-midi, ce qui est fait.

A la tombée de la nuit, 84 hommes se sont présentés. En réalité beaucoup plus de Géorgiens ont quitté leur caserne avec l'intention de ne plus y revenir. Certains, n'étant pas informés des détails de l'opération, errent dans la campagne à la recherche des « Partisans » et, faute de contact, finissent par regagner la caserne. D'autres persistent comme ce groupe de 2 hommes, conduit par Alexandre Chagachvili, qui marche longuement et se retrouve dans le Lot, à 120 km de là ! Dans les jours et les semaines qui suivent, d'autres désertions se produisent. La plus importante se situe au début de mai où une quarantaine de Géorgiens, de passage à Thenon, quittent leur camion et se réfugient dans la forêt. Tous sont rassemblés dans un détachement de la 222e compagnie F.T.P. à La‑Chapelle-Aubareil. Ces désertions ininterrompues conduisent finalement le commandement allemand à renvoyer vers Sissonne, dans l'Aisne, le reste de la « Légion ».

Ces Géorgiens, devenus maquisards, participent aux côtés de leurs camarades Francs-Tireurs et Partisans Français ou Francs-Tireurs et Partisans de la Main d'œuvre Immigrée aux combats libérateurs précédant et suivant le débarquement, y compris sur le front de l'Atlantique. La plupart sont ensuite rassemblés en Corrèze, en vue de leur rapatriement ultérieur en U.R.S.S., après la victoire.

Cette stèle, dans le carré militaire du cimetière du Nord de Périgueux, témoigne à la fois de l'engagement, « coude à coude avec les Français » des étrangers dans la Résistance et de « leur intégration dans la mémoire de la nation française. »

Aujourd'hui, en ce 70ème anniversaire, dans un contexte historique certes différent, mais dans lequel s'accumulent les déceptions d'espérances, les frustrations collectives, les précarisations de la vie, les exclusions de toutes sortes, certains n'hésitent pas à renouer aujourd'hui avec les discours liberticides, xénophobes et racistes d'hier, stigmatisant les Roms, les Arabes, les Africains, les immigrés en général, les minorités religieuses ou sexuelles…

Certains n'hésitent pas à s'en prendre aux symboles de la République que sont les édifices et biens publics, aux élus, à un membre du gouvernement pour la couleur de sa peau et au Chef de l'Etat alors même qu'il rend hommage, au nom de la Nation, le 11 novembre, à Paris et à Oyonnax, à ceux qui sont tombés lors de la 1ère Guerre mondiale, à celles et ceux qui se sont levés contre l'occupant nazi et ses complices pour libérer la France et y rétablir les libertés démocratiques.

C'est là une atmosphère délétère particulièrement dangereuse et qui appelle à une vigilance sans concessions, qui nécessite de s'opposer à toutes les résurgences contemporaines d'idéologies qu'on croyait à jamais vaincues, de dénoncer toutes complaisances et compromissions avec elles. La « bête immonde » du racisme et du fascisme est hélas encore vivante. La terrasser avant qu'elle ne puisse férocement mordre à nouveau est une nécessité.

En passant aux générations contemporaines la mémoire de ce que furent les crimes du fascisme et celle de la lutte que menèrent, pour s'y opposer, les antifascistes et Résistants de notre pays et leurs camarades étrangers, l'Association Nationale des Anciens Combattants et Ami(e)s de la Résistance entend par là-même prendre toute sa part dans ce combat démocratique et être présente, demain comme hier et aujourd'hui, à ces rendez-vous de la mémoire et des valeurs de la Résistance
».

Note



Maia Alikhanishvili, citée dans ce discours était présente lors des cérémonies : elle est la nièce d'Ioseb Alikhanichvili, exécuté par les Allemands le 13 décembre 2013.

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