Crise politique en Ukraine (décembre 2013)
2014-01-14

E-review Ukrainian Business Press : éditorial décembre 2013



Le 21 novembre, quelques jours avant le sommet de Vilnius où devait être signé l'Accord d'association entre l'UE et l'Ukraine, le gouvernement ukrainien a décidé de suspendre unilatéralement les négociations
en cours, projetant du même coup le pays dans une crise politique.



Pourquoi ?



Kiev justifie sa décision par le fait que l'économie ukrainienne ne supporterait pas, dans son état actuel, la mise en place de cet accord.

Force est de reconnaître que, malheureusement, cette justification est fondée. L'économie ukrainienne est
souffrante. Kiev doit faire face aux remboursements de plusieurs milliards de dollars de dettes en 2014, le
niveau des réserves de change est dramatiquement bas, tandis que l'économie ukrainienne est entrée en
légère récession en 2013.

Les retombées de l'accord d'association se seraient fait ressentir à moyen et à long terme, mais n'auraient
eu que peu d'effet à court terme. Il n'aurait pas non plus eu de conséquences directement négatives sur
l'économie, mais la moindre pression venue de l'extérieure aurait suffit à faire tomber un édifice fragile. Or la Russie promet d'exercer cette pression fatale en cas de signature.

En effet, il semblerait que V.Poutine ait fait sienne cette réflexion de Lénine : « Si la Russie perd l'Ukraine, elle perd la tête ». L'une des priorités de politique étrangère du Président russe est de reconstituer une Union qui, si elle n'est plus soviétique, devra au minima être panslave. L'Union Douanière semble dès lors impensable sans le « petit frère » ukrainien. Quant à la participation simultanée de l'Ukraine et à l'Accord d'association et à l'Union Douanière, elle apparaît difficile techniquement et pour l'instant impossible politiquement.

Le gouvernement russe n'aura pas seulement proféré des menaces mais en aura mis quelques-unes à
exécution au cours des mois qui ont précédé le sommet de Vilnius, concrétisant ainsi les conséquences que
pourrait avoir le courroux de Moscou : baisse de la production industrielle, chômage…

Tel est le coeur du problème ukrainien : les répercussions des mesures de rétorsions russes se
feront ressentir immédiatement, alors que les bénéfices de l'Accord d'association n'apparaîtront
qu'à moyen et à long terme

.

La décision du gouvernement ukrainien peut donc sembler justifiée. Ce qui étonne en revanche, c'est qu'il
n'ait rien laissé présager de cette décision. La situation économique de l'Ukraine ne s'est pas brutalement dégradée. Dès lors, pourquoi avoir attendu le dernier moment pour se rétracter, alors qu'une annonce plus en amont aurait sans doute été accueillie avec moins d'émotions par les parties concernées ? A cette question, le gouvernement n'a pas apporté de réponse, mais nous pouvons néanmoins formuler des
hypothèses.

Si la Russie avait observé une attitude neutre vis-à-vis de l'Ukraine, cette dernière n'aurait pas pour autant été débarrassée de ses problèmes de financement. Dès lors, l'objectif de Viktor Ianoukovitch pourrait être, selon toute vraisemblance, de résoudre cette crise de financement en jouant de la joute géopolitique qui oppose l'UE et la Russie.

Ainsi, on peut avancer comme première hypothèse que Viktor Ianoukovitch, lui le « pro-russe », n'a jamais
vraiment eu l'intention de signer l'Accord d'association, mais a voulu maintenir l'illusion jusqu'au dernier moment pour mieux vendre son retrait à la Russie, espérant ainsi trouver un compromis à minima avec le Kremlin : bien que l'Ukraine ne participera pas à l'Union Douanière, elle profitera d'un accord de
coopération, intégrant un volet lié à son financement et un volet sur le prix du gaz. Les échanges entre
Moscou et Kiev au cours des jours qui ont précédé la volte-face ukrainienne soutiennent cette hypothèse.

Seconde hypothèse, le gouvernement ukrainien aurait voulu enrichir la dote de l'UE pour la signature de
l'Accord d'association. Jusqu'à présent l'Accord d'association ne prévoit d'autre financement que ceux à sa propre mise en place, soit 610 millions d'euros. En quittant la table des négociations au dernier moment,
après avoir rempli toutes les exigences réclamées par l'UE (à l'exception du cas Timochenko), M.
Ianoukovitch a voulu montrer à l'UE que l'Ukraine avait la volonté de s'engager, mais n'en avait pas les
moyens. Autrement dit, l'Europe doit fournir les ressources nécessaires à l'Ukraine pour passer « l'hiver
russe ». La demande officielle du premier ministre Mikola Azarov d'une aide de 20 milliards € irait dans ce
sens.

Quelque soit l'hypothèse retenue, il semble que Viktor Ianoukovitch, trop occupé à manoeuvrer avec
ses voisins, en ait oublié la 3ème force concernée par l'Accord d'association : l'Ukraine et son peuple.



L'Accord d'association a tant et si bien été vanté auprès de la population qu'une bonne partie des
Ukrainiens a adhéré à cette idée. Au lendemain de la pause annoncée des négociations avec l'UE, ils
étaient plusieurs milliers, au lendemain des répressions, ils sont devenus plusieurs dizaines de milliers voire plusieurs centaines de milliers.
Depuis, l'occupation de la place de l'Indépendance - rebaptisée pour l'occasion EvroMaïdan - est devenue
le symbole de l'opposition populaire.

Cette opposition est caractérisée par son caractère spontané. Ainsi, peu nombreux sont ceux qui ont
répondu à l'appel de partis politiques. Venus à 50% des régions et 50% de la capitale ukrainienne, ils
composent un public varié et peu politisé. A la différence de la Révolution Orange de 2004, les manifestants ne sont pas venu soutenir des figures politiques, mais sont à l'inverse soutenus par des figures politiques.

Cela révèle deux choses : tout d'abord, l'état de déliquescence de l'opposition politique en Ukraine. Les
partis qui la composent sont trop éloignés les uns des autres pour former des alliances viables et crédibles.
Seul Vitali Klitshko1 et son parti UDAR semblent pouvoir représenter une alternative politique soutenue par la population. Cela, justement, parce que V. Klitshko n'est pas un politique et qu'il n'a pas de programme, ajouteront ses détracteurs. Ce qui nous conduit à la seconde conclusion : le mouvement de contestation est idéologiquement hétéroclite. Alors qu'il a pris naissance en réaction au refus du gouvernement de signer l'Accord d'association, il porte aujourd'hui des revendications nombreuses, variées et confuses : pour la signature de l'Association, contre l'Union Douanière, contre le recours à la force, contre le gouvernement, pour l'adhésion de l'Ukraine à l'UE, pour l'organisation d'élections parlementaires anticipées, pour des élections présidentielles anticipées, contre la corruption, etc. Les manifestants sont pour un changement mais ne s'accordent pas sur la forme que celui-ci doit prendre.

Le Parti des Régions s'efforce d'organiser la contre-offensive via des manifestations de soutien au
gouvernement. Mais, même en payant certains participants2 et en intimidant certains fonctionnaires comme aux plus belles heures du soviétisme, le nombre de manifestants pro-gouvernementaux ne souffre pas la
comparaison.

La marge de manoeuvre de V. Ianoukovitch s'amenuise. D'un côté l'Europe qui, si elle continue sa politique
de la main tendue, refuse d'acheter l'association et renvoie l'Ukraine à ses responsabilités en la pressant de renouer le dialogue avec le FMI pour résoudre ses problèmes de financement, de l'autre la Russie qui est
prête à aider financièrement l'Ukraine si celle-ci tire un trait sur son destin européen et enfin les manifestants d'opposition qui ne laisseront pas V. Ianoukovitch se rapprocher trop prêt de la Russie. Dans les rangs mêmes de la majorité, les voix commencent à s'élever puisque les députés des Régions ont demandé au
Premier ministre de modifier en profondeur la composition du gouvernement.

V. Ianoukovitch a alors 3 issues possibles

:
- céder à l'Europe et aux manifestants en signant l'Accord d'association et en se pliant aux exigences du
FMI pour profiter à nouveau d'un programme de financement ;
- tenter la confrontation avec l'opposition en faisant usage de la force ;
- chercher à endormir le mouvement de protestation.

En signant, le 17 décembre, un accord de coopération avec la Russie prévoyant un prêt de 15 milliards de
dollars sous forme d'obligations émises par Kiev et une réduction d'un tiers des prix du gaz, sans
contrepartie déclarée, V. Ianoukovitch a repris la main et opté pour la 3ème solution : endormir le mouvement
de contestation.

Le Président russe a insisté sur le fait que l'accord avec la Russie ne prévoyait aucune éxigence en retour,
faisant ainsi allusion aux conditions imposées par le FMI, et aux craintes des manifestants de voir leur
président « vendre » l'Ukraine à la Russie.
Pas d'Union douanière, pas de rachat forcé de la société nationale de transport de gaz, rien de toutes ces menaces avancées par l'opposition. V. Ianoukovitch est en train de leur couper l'herbe sous le pied.

Afin de continuer à vider de son contenu le mouvement de contestation, V. Ianoukoivtch pourrait bien envoyer un signal en direction de l'Europe. Il pourrait s'engager à signer l'Accord d'association dans un avenir proche sans préciser la date et même remanier partiellement ou totalement son gouvernement.
Il ne resterait alors qu'à attendre l'usure du mouvement qui pourrait avoir du mal à passer les fêtes de fin d'année s'il ne trouve pas de nouveau souffle, d'idée et de propositions vers lesquels converger.

Le mouvement éteint et la crise passée, il sera plus facile d'abandonner définitivement le projet d'Accord d'association en prenant soin de dénigrer le comportement des négociateurs européens afin de leur faire porter la responsabilité de l'échec.
Puis attendre 2015 pour être réélu, aidé en cela par la reprise économique et l'absence d'une opposition structurée.

Voilà à quoi pourrait ressembler le plan prévu par Viktor Ianoukovitch. Sans faux pas de sa part et en l'absence de prise de leadership dans l'opposition, cette stratégie pourrait aboutir, mais il est tout aussi possible que la crise soit plus profonde qu'il ne lui paraisse et que le mouvement perdure jusqu'au changement attendu.

Notes



(1) Pour rappel, le gouvernement de V. Ianoukovitch a fait voté une loi sur la notion de résidence fiscale qui indirectement prive V. Klitshko du droit de se présenter aux élections présidentielles de 2015.

(2) De 20 à 40 euros par jour : tel est le tarif proposé à nombre de personnes pour participer aux manifestations de soutien au gouvernement.

Pour en savoir plus



Consultez la E-Review Ukrainian Business Press de décembre 2013 :

[URL : http://www.odaess-consulting.com/media/5316/e-review_decembre_fr.pdf].


Emmanuel de Bettignies est responsable d'Odaessa-Consulting. Téléphone : + 38 06 38 54 69 36. Adresse : Vulitsa Malaya Arnautskaya, Bud 88, Kv 10, 65 007 Odessa, UKRAINA.

Voir [URL : http://www.odaess-consulting.com/].

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