En Biélorussie, le pouvoir tente d'étouffer les derniers journaux libres (2003)
2013-12-12

En Biélorussie, le pouvoir tente d'étouffer les derniers journaux libres



L'Association mondiale des journaux a décerné à Dublin sa " Plume d'or de la liberté" à

Zhanna Litvina

, présidente de la Fédération biélorusse des journalistes. Cette distinction intervient à un moment vital pour la Biélorussie, où le président Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, exerce un pouvoir autocratique et tente par tous les moyens de faire taire la presse indépendante.

Sa dernière cible est un des meilleurs titres de ce pays situé aux portes de l'Europe : le quotidien BDG (Bielorouskaïa Delovaya Gazeta) a été suspendu pour trois mois par le ministre de l'information, Mikhail Padhajni, le 28 mai, BDG a résisté en se faisant accueillir dans les pages de journaux amis, d'abord le 4 juin dans les colonnes de Solidarnosc, puis le 6 dans celles d'Ekho. Le gouvernement a alors limité la diffusion de Solidarnosc et suspendu la parution d'Ekho.

Changement de tactique, BDG s'est fait imprimer en Russie, à Smolensk. Mais les camionnettes transportant le journal ont été bloquées à la frontière plusieurs heures dans la nuit de mardi à mercredi 11 juin.

Le gouvernement affirme que BDG s'est rendu coupable "d'offense au chef de l'Etat" en publiant les opinions de plusieurs personnalités sur l'utilisation par le président de la République d'un avion officiel pour ses besoins personnels ; le journal aurait aussi " violé le secret de l'instruction " en rapportant des témoignages délivrés lors de l'audience publique d'un procès relatif à la corruption du dirigeant d'une entreprise de réfrigérateurs ; enfin, BDG aurait rendu compte de manière "non objective" de malversations liées à la production d'alcool. La loi biélorusse autoriserait ainsi le ministre à suspendre le quotidien- ce que celui-ci, qui a engagé un recours en justice, conteste.

Si BDG est prêt à continuer la lutte, l'agression gouvernementale est très sévère pour le journal, fondé en 1992, et qui diffuse quotidiennement 20 000 exemplaires en Biélorussie. Son supplément mensuel, lui aussi suspendu, livre de surcroît des enquêtes approfondies, souvent centrées sur les affaires de corruption ou de malversation courante.

"Disparition" de trois opposants



La suspension de BDG est le dernier épisode d'une entreprise d'étouffement de la société civile et de la démocratie en Biélorussie. L'opposition politique a été pratiquement neutralisée, notamment par la " disparition " de trois de ses dirigeants en 1999. La presse et les associations sont de leur côté soumises à une pression continuelle, passant par des contrôles fiscaux pointilleux, la fermeture sous divers prétextes de grandes associations (quatre d'entre elles interdites à la mi-mai), ou les procès à l'encontre de journalistes, comme en septembre 2002 contre Mikalaï Markevitch ou Viktar Ivachkevitch. " Chaque année, la situation empire, dit Zhanna Litvina. Le pouvoir veut ne conserver que des journaux officiels, qui véhiculent une propagande parfois pire que sous le régime soviétique. "

La Biélorussie conserve un régime proche de la défunte URSS, les statues de Lénine et de Dzerjinski (le fondateur de la Tcheka, ancêtre du KGB) y sont toujours en place et le KGB lui-même existe sous ce nom. M. Loukachenko vise à renouveler son mandat de président à l'automne, et tente à cette fin de faire taire les dernières voix libres. La presse officielle perd certes rapidement son crédit, et le Sovietskaya Belarussia est passé en moins d'un an de 500 000 exemplaires à 300 000, faute de lecteurs.

" Mais le continent de la société civile n'existe plus, dit Svetlana Kalinkina, rédactrice en chef de BDG, il n'en subsiste plus que des îlots indépendants. " Dans un pays où les antennes satellites sont trop chères pour permettre à beaucoup de s'informer autrement que par le télévision officielle, la presse indépendante reste le dernier espoir de la liberté d'expression.




Le Monde - Le 13 juin 2003

Hervé Kempf à Minsk