« Le Rêve de Jan Palach »
2003-06-25

« Le Rêve de Jan Palach »



Patrick Collet

, metteur en scène au Théâtre de l'Utopie, Compagnie nationale de La Rochelle, est aussi auteur et acteur. Il a sélectionné un lieu propice de sa ville, la Chapelle Fromentin, pour monter Le Rêve de Jan Palach à partir d'écrits de Vaclav Havel, Daniela Hodrova, Bohumil Hrabal, Vaclav Kahuda, Josef Koudelka, Jachym Topol… et de ses propres textes qu'il a fait interpréter par des acteurs tchèques francophones, accompagnés de deux musiciens-chanteurs : Hogea, accordéoniste tsigane roumain et Vania Dombrovszky, violoncelliste d'origine hongroise.

Ce choix correspond à sa démarche, d'ouverture, de générosité et de respect, envers l'Europe centrale, entreprise en 2001. Des échanges qu'il conçoit ainsi : « Pour ma part, à ma place et avec les moyens qui sont les miens, je me rapproche d'artistes dont les préoccupations et les pratiques ont une parenté avec les miennes. Je leur propose une coopération artistique. Je les invite à venir en France rencontrer des artistes travaillant ici. Je propose un dialogue public ouvert le plus largement possible. » Voilà qui mérite d'être loué !

Le Rêve de Jan Palach se joue sur une scène bien particulière, nous dirions un autel au sol translucide, subtilement éclairé (sur une proposition de Jean-Pierre Conin dans une scénographie d'Emmanuelle Sage) pour rendre la représentation plus solennelle, une lumière au pouvoir évocateur qui se révèle être un facteur d'expression essentiel. Au-dessus flotte un voile blanc abondamment plissé, en forme de nuage, symbolisant l'aile d'un ange ou celle d'une colombe. Cet autel est flanqué côté jardin de ce qui ressemblerait à une tombe (un petit tas de pavés surmonté d'une source lumineuse) et côté cour de quelques cailloux marins assemblés.

Le spectacle commence dans le noir ; des visages puis des corps semblables à ceux des danseurs de butô s'offrent, se dévoilent timidement à nous. Le plateau s'illumine, laissant découvrir trois chaises tapissées de velours rouge, un accordéon et un violoncelle ; d'autre part une cuve baptismale et un gros ballon rouge. Un autel qui serait investi par trois anges : Martin Plesek/Jan Palach et celles qui pourraient être ses sœurs, Michaela Puchalkova et Eva Sprenarova ; trois anges et leur mère, Marta Kucirkova. M. Plesek le délimite en allumant des veilleuses pendant qu'il parle de vérité et de liberté. M. Puchalkova suggère les quatre extrémités de la croix lors d'un parcours initiatique : munie de mèches enflammées, elle marque des poses par un jeu de bras tendus à angle droit. Le sacrifice de Jan Palach se trouve ainsi sanctifié ! E. Sprenarova chante « Vsechno boli » (« Tout fait mal »), le plateau vire au rose ou à l'ocre, le nuage se teinte d'un bleu léger ou plus sombre. Sur cet autel, M. Plesek indique un chemin de traverse, juché sur le ballon qu'il fait rouler avec ses pieds, pendant que les jeunes filles témoignent et que la femme vêtue de noir raconte ; sa mémoire « avance jusqu'à la Seconde Guerre mondiale ». Puis, les demoiselles s'immobilisent pour dire en chœur l'immolation de Jan Palach. M. Plesek porte sur son épaule un mannequin-ange ayant perdu son aile droite, et s'agenouille.

« Nous comptons les cailloux… »

. Le rêve de Jan Palach commence avec quelques accords stridents de violoncelle. E. Sprenarova virevolte dans sa robe blanche transparente à crinoline, M. Plesek dépose l'ange sur une sellette tournante au fond jardin. M. Kucirkova lance des pétales de fleurs rouges qui serviront à marquer le chœur, l'accordéoniste souligne ce halo en le contournant alors qu'il joue une musique fluide évoquant la roue de la vie. Les positions des acteurs pendant les séquences s'identifieraient à des stations du Christ. Ils viennent dans ce cercle de lumière mouvante, telles des colombes, exhorter de manière charismatique leur impuissance. Soudainement Hogea chante « La souffrance de l'homme ».
E. Sprenarova arrive, coiffée d'une perruque et affublée d'une veste jaune criard sur sa crinoline ; elle promet, en russe avec véhémence, la persistance du soleil (communiste). L'ange s'est transformé en démon : stupéfaction ! La femme reprend son récit. V. Dombrovszky s'assied près d'elle pour l'écouter : un jeu de tension qui se répercute en écho chez le spectateur. Les jeunes surgissent avec robe rouge, gabardine grise, lunettes et visière, singeant les partisans de la normalisation.

Le sacrifice de Jan Palach est magnifié par Eva Sprenarova transformée en mariée. M. Kucirkova et M. Plesek se tiennent face à face dans le rond de lumière cerné de pétales rouges, elle plante un couteau dans le sol ; il disparaît, elle s'éloigne. La mariée prend place et le chœur blanc vire au rose intense. Notes sèches du violoncelliste. M. Puchalkova, demoiselle d'honneur, apporte une boîte en zinc-cercueil qu'elle dépose à l'avant-scène jardin et ouvre, laissant apparaître un baigneur enveloppé dans un voile blanc (lamentations de Hogea agenouillé devant). Puis elle met un voile noir sur la tête des artistes. Le mariage se transforme en veillée funèbre ! Silence !

M. Kucirkova annonce la Révolution de Velours, chacun retire son voile, soulève les pétales, fait cliqueter les clefs pour réclamer celles du Château et chante « Co je krasnejsi » (« Ce qu'il y a de plus beau »)… L'innocence et la pureté sont condensées dans l'enfant-berger monté sur le ballon rouge. Un homme se lève au milieu d'une salle comble : Patrick Collet qui invite à prolonger le recueillement et le rituel par « Écoute encore et regarde ! ».

Une esquisse émouvante de la vie des Tchèques, admirablement transposée par d'excellents acteurs, où P. Collet transcende la douleur par la grâce !