« Une petite heure d'amour »
2003-06-25

« Une petite heure d'amour »



de Josef Topol, adaptée en français et mise en scène par Milan Kepel au Centre culturel tchèque de Paris.

La salle polyvalente du Centre tchèque se prêtant peu à un décor imposant, Milan Kepel a su mettre en valeur avec brio, tact et subtilité le jeu des acteurs, un jeu épuré qui suggère une projection méticuleuse d'instantanés.

Son spectacle ‑ qu'il introduit ainsi : « Une jeune femme solitaire / Une vieille tantine malade / Un jeune homme qui passe / et / la Solution d'Amour qui se cherche et ne se trouve pas » ‑ nous fait pénétrer dans les finesses et les arcanes du texte de Topol.



La vie étriquée de cette jeune femme et de sa tante repose sur un équilibre psychique bien précaire où l'on sent que tout peut vaciller, mais un équilibre néanmoins riche d'images kaléidoscopiques surréalistes ; des images qui se superposent, s'imbriquent ou se fondent jusqu'à disparaître sur le simple aplat d'une feuille de papier transparent. Une surréalité imprégnée d'immatérialité, ne serait-ce que par les voilages bleu-mauve qui ornent la pièce principale et délimitent l'alcôve dans laquelle se terre la tante. Des voilages qui procurent une ambiance tamisée propre au suspens, un bleu-mauve précurseur de passivité et de renoncement. Dans quoi sommes-nous projetés : dans une intrigue amoureuse ou une sorte d'abîme ? Une petite heure d'amour nous rend captifs, agit comme par magie.

Nous accompagnons les déambulations intérieures de la jeune femme, des déambulations pleines d'émotions. L'élégante Gaëlle Billaut-Danno esquisse les facettes malicieuses, même allumeuses de son personnage qui hésite, se dérobe, se laisse emporter par ses rêves pour fuir la réalité, avec ses grands yeux bleu-vert clairs et ses chaussures à talons aiguilles qui la rendent plus longiligne et fragile. Hervé Lacroix, tout aussi élégant, se montre sans détours, joue le jeune homme épris et parfois déconcerté par l'attitude de sa bien-aimée. Il campe un être généreux qui cherche la réciprocité à sa pulsion libidinale, captivant même quand il l'appelle « ô ma belle sorcière ». Il est emporté, malgré lui, dans un conflit dont l'expression se fait jour quand il évoque son dernier rêve : poursuivi par des hommes au bord de l'eau, il s'est réfugié sur un îlot. La jeune femme enchaîne sur son propre rêve comme si elle voulait parcourir un chemin initiatique qu'elle ne parvient pas à franchir seule, ne serait-ce que pour aller sur une autre rive qui serait au moment de la représentation celle de la fusion. Quand elle décrit cette scène, Elle-Gaëlle donne l'impression d'être suspendue dans le vide au-dessus de l'eau. Plus loin, nous sommes pris de vertige lorsqu'elle se tient sur le bord du plateau et qu'elle évoque sa peur du vide la tête penchée ; ses jambes serrées se dérobent presque sous nos yeux ; et elle est si persuasive que notre regard se focalise sans tarder sur ses pieds. Lui-Hervé est celui qui cherche à la persuader qu'elle peut trouver grâce à ses côtés. Il souhaite la protéger, la sortir d'un monde maladif, clos, à la Tennessee Williams ; c'est ce qu'il signifie en l'enlaçant car il la soutient davantage plus qu'il ne l'étreint. Il incarne par sa franchise une sorte de lumière salvatrice que la jeune femme ne saura pas saisir. Sa stupéfaction d'être éconduit se lit dans ses yeux noirs profonds et ses lèvres serrées.

Ici, le désir d'amour est rabattu dans le manque, la fuite dans l'inauthenticité. Un manque que Jean-Paul Sartre appellerait le « néant ». Topol et Kepel tissent un fil métaphysique qui questionne la réalité humaine, dialectique de l'être et du néant. Par la présence abusive de sa tante malade, Elle-Gaëlle nie même la réalité humaine qui est désir d'être-en-soi. Ici le désir, le désir d'être-pour-soi, concrétisé par Lui-Hervé serait une transition du manque, du vide qu'est pour certains d'entre nous, dont peut-être Topol, la mort. Avec les modulations de sa voix rauque, La tantine-Jacqueline Danno incarne bien un personnage qui se mire succinctement dans son passé, en fait le constat, vit ses dernières heures, avant de se projeter dans le vide ou l'au-delà, c'est-à-dire dans la mort, en y entraînant sa nièce.

Les ombres des jeunes gens, qui se multiplient savamment sur le mur de scène et le plafond, sont les métaphores des personnages qu'ils évoquent. Des ombres qui s'ajoutent au caractère fugace de la situation.

Ce spectacle nous fait découvrir, peut-être, dans quoi se sont évadés certains Tchèques craintifs sous la période communiste.




par Danièle Monmarte

Laboratoire de Recherches sur les Arts du Spectacle -
Vice-présidente du COLISEE