Edwige d'Anjou, à l'origine de l'union polono-lituanienne (XIV° s.)
2003-09-26

D'après le Dossier de l'Art hors série sur l'exposition {« L'Europe des Anjou »} à l'abbaye royale de Fontevraud .

Edwige d'Anjou, à l'origine de l'union polono-lituanienne




Les Anjou d'Europe Centrale



Au début de cette dynastie d'Anjou au destin extraordinaire était Charles 1er (1227 - 1285) , frère du Roi de France Louis IX ( Saint Louis) ; avec l'appui du Pape , qui se sentait un peu trop entouré de possessions du Saint Empire Germanique (c'est l'épisode des guelfes et des gibelins) , il conquiert Naples et devient Roi des Deux Siciles en 1266 .

Son fils , Charles II d'Anjou , épousa Marie de Hongrie et ils eurent 13 enfants !

Par un concours de circonstances , un de leurs petit-fils , Charles-Robert (ou Carobert) , s'imposa comme Roi de Hongrie en 1310 , puis fut reconnu comme Roi de Croatie et enfin épousa Elisabeth , fille du Roi de Pologne . La rencontre de Viségrad , qui réunit en 1335 , autour de son initiateur Charles-Robert , les Rois de Pologne et de Bohème , marque l'apogée hongroise et montre son rôle moteur dans le combat contre l'hégémonie naissante des Habsbourg .

A la mort de Charles-Robert en 1342 , lui succède son fils dont les actions lui vaudront le nom de Louis le Grand . Il poursuit et renforce les réformes économiques , administratives et judiciaires de son père et pousse son pays à devenir l'égal des grands pays par son développement intellectuel et artistique . Le traité de Turin signé avec Venise en 1381 après une victoire terrestre contre la Sérénissime assure l'autorité hongroise sur les villes Dalmate ; par ailleurs , Louis porte alors ses efforts vers la Pologne dont il devient l'héritier , conduisant à ce titre les opérations militaires contre ses agresseurs lituaniens , contre Charles de Luxembourg et contre l'ordre teutonique . Il est couronné Roi de Pologne en 1370 .

Une succession difficile



La succession de Louis le Grand posait de sérieux problèmes du fait qu'il laissait trois filles , Catherine , Marie et Edwige et aucun héritier mâle . En effet , le traité de 1355 passé avec la noblesse polonaise stipulait que la Pologne serait libre de se choisir un souverain en l'absence d'un prince angevin ; il dut être reconsidéré .

Par le Grand Privilège signé en 1374 , la diète polonaise reconnaissait la princesse Marie comme souverain , et le vœux du roi de ne pas séparer les deux couronnes de Hongrie et de Pologne se voyait exaucé .

En fait , dès la mort du roi Louis le Grand le 10 septembre 1382 , sa veuve , la reine Elisabeth , met en place une double régence à son profit et scinde en deux ses territoires ; elle engage également des pourparlers de mariage pour Marie avec Louis d'Orléans , auquel la Hongrie était promise ; le mariage a d'ailleurs lieu par procuration en avril 1385 . De son côté , Edwige reçoit la Pologne .

Mais une présence française en Europe centrale n'est nullement appréciée par les états voisins et l'empereur Charles IV dépêche prestement son fils Sigismond de Luxembourg , margrave de Brandebourg , pour contrer Louis d'Orléans . Fort d'une bonne escorte , Sigismond arrive le premier et épouse Marie d'Anjou-Hongrie en avril 1385 !
Ce mariage mécontente la reine Elisabeth , les Polonais encore plus , et les Croates encore d'avantage ! Ceux-ci appellent à régner Charles III d'Anjou-Duras , roi de Naples , qui pénètre en Hongrie , exige (et obtient) de Marie qu'elle renonce à sa couronne , mais se fait assassiner à l'instigation des deux reines le 7 mars 1386 , quelques semaines après son arrivée .

Sigismond de Luxembourg revient alors dans le pays de son épouse , avec laquelle il partage le pouvoir jusqu'en 1395 , année de la mort de la reine .


Edwige et la Pologne



(N.B. : Hedwige , Edvige , Edwige , Jadwiga , Jadvgal , j'ai vu toutes les orthographes en fonction de la nationalité de l'auteur . Je retiendrai celle d'Edwige choisie par Leonas TEIBERIS , journaliste lituanien , dans son ouvrage « La Lituanie » )

De son côté , la jeune princesse Edwige est couronnée le 15 octobre 1384 en tant que "roi" de Pologne , et son intention d'épouser Wilhelm de Habsbourg reçoit l'agrément général ; elle connaissait d'ailleurs déjà son futur mari pour avoir passé quelques années à la cour de Vienne .

Malheureusement pour Edwige , mais heureusement pour notre sujet , des raisons politiques vont bouleverser ce projet .

Menacée par la Lituanie , la Pologne dut se prémunir contre une invasion qui se profilait dangereusement et contre laquelle les Polonais n'auraient pu lutter qu'avec difficulté . Mais , dans une démarche aussi inattendue que stupéfiante , des envoyés lituaniens proposèrent le mariage de la reine de Pologne avec leur grand duc , perspective plus qu'étonnante si l'on considère que la Lituanie et son prince étaient païens alors que les Capétiens de quelque branche que ce fût , avaient toujours clamé leur foi chrétienne .

En effet , le

grand duc Jogaila

cherche les moyens de renforcer ses positions dans sa lutte contre les Chevaliers Teutoniques et à réaffirmer son pouvoir à l'intérieur de l'état , face notamment à son neveu Vytautas .

Deux solutions s'offraient à lui :
- Soit l'union avec le grand duché de Moscovie par le mariage avec la fille de son souverain , Dimitri Donskoï , à condition de se convertir à l'orthodoxie ;
- Soit l'union avec le royaume de Pologne par le mariage avec la reine Jadwiga / Edwige à condition d'adopter le catholicisme .

Jogaila choisit donc cette deuxième solution qui permettait en outre de faire front à l'expansion des Chevaliers Teutoniques en délégitimant auprès des Etats occidentaux leurs prétentions aux croisades en territoire lituanien « infidèle » .

De l'autre côté , l'offre des Lituaniens apparut d 'autant plus digne d'intérêt à la pieuse reine qu'elle contenait , en cas d'acceptation de l'union , la promesse de conversion du grand duc ainsi que de tous ses sujets , puis l'incorporation de la Lituanie au royaume de Pologne !

Le 14 août 1385 est conclue entre la Lituanie et la Pologne l'Union de Kreva

(actuellement en Belarus) . Dédommagés par 200 000 florins , les Habsbourg se retirent , le grand duc Jogaila reçoit le baptême le 15 mars 1386 et épouse Edwige trois jours plus tard . Il est couronné roi de Pologne sous le nom de Ladislas II . La dynastie des Jogaila (Jagellon en polonais) s'installe sur le trône polonais bien que la reine n'abandonnât jamais son pouvoir , acceptant seulement de le partager . Le pays connut une période de gloire et de prestige , malgré les tentatives de déstabilisation toujours conduites par l'Ordre Teutonique .

En 1399 , Edwige met au monde une fille qui ne vécut que trois semaines ; sa mère la rejoignit peu après dans le tombeau puisqu'elle décéda le 17 juillet 1399 . Sa bonté , sa générosité et sa foi la firent rapidement vénérer par son peuple et , en 1997 , le Pape Jean-Paul II procéda à sa canonisation .

Avec Edwige s'éteignent les Anjou d'Europe centrale qui , malgré des guerres multiples , avaient attaché leur nom à un âge rempli d'éclat et de grandeur . Après elle la dynastie des Jagellon s'installe vraiment sur le trône polonais ; elle y restera jusqu'au 7 juillet 1572 , à la mort de Sigismond Auguste qui sera remplacé , certes brièvement , par un prince français (retour de l'Histoire) , Henri de Valois , futur Henri III .

Conclusion



Il est certes erroné de dire qu'une princesse française d'Anjou , par son mariage avec Jogaïla , fut à l'origine de l' « union perpétuelle » entre la Pologne et la Lituanie ; car Edwige était bien une princesse polonaise . Mais on peut se dire toutefois que cette dynastie , qui avait commencé avec Charles 1er , comte d'Anjou (1227 - 1285) , frère de Saint Louis , et qui s'est terminée avec René d'Anjou , dit le Bon roi René (1409 - 1480) , duc d'Anjou , comte de Provence , duc de Bar et de Lorraine , roi de Naples et de Jérusalem , n'est pas étrangère à la constitution de grands royaumes d'origine française en Europe centrale et méditerranéenne .

La Lituanie et les Chevaliers Teutoniques



Il n'est pas possible de terminer ce paragraphe sans évoquer brièvement les Chevaliers Teutoniques dans leurs relations avec la Lituanie , l'ennemi de toujours .

Dès leur arrivée en Livonie (à peu de chose près la Lettonie et l'Estonie actuelles) en 1237 , les Teutoniques entrent en conflit avec le grand duché de Lituanie ; la cause en est simple : outre le fait que les Lituaniens étaient toujours païens , il était vital pour l'ordre de créer un lien notamment commercial entre la Prusse et ses possessions de Livonie , particulièrement en hiver lorsque la Baltique est gelée .

Par ailleurs , à la suite des invasions mongoles en Russie , les habitants des principautés de Russie occidentale , de Moldavie et d'Ukraine , acceptent de se soumettre à l'autorité du grand duc de Lituanie qui leur garantit le droit à pratiquer leur religion et leur promet d'assurer leur défense . La « grande Lituanie » devient alors la seule force en Europe capable de faire face aux Mongols , dont l'avancée était observée avec inquiétude par la cour pontificale . Une fois les Lituaniens convertis , le pape , l'empereur et tous les autres souverains changent donc aisément de position dans les rapports entre les Baltes et les Teutoniques !

De là ce paradoxe : à partir du dernier quart du XIV° siècle , les Teutoniques de Prusse mènent leur combat contre des Chrétiens !! Une nouvelle guerre éclata en 1409 mais se termina le

15 juillet 1410 par la bataille de Žalgiris

(connue aussi sous le nom de Tannenberg ou Grünwald) , une des plus importantes batailles du Moyen-Age , où l'armée polono-lituanienne de Jagellon détruisit totalement les forces teutoniques , grand maître en tête . (Il est à noter qu'aujourd'hui encore des équipes sportives lituaniennes , telle celle de basket de Kaunas , championne d'Europe en 1998 , portent le nom de Žalgiris , sans doute en signe de victoire éclatante !)









Gilles DUTERTRE
- Secrétaire exécutif du COLISEE
- membre de la Coordination France - Lituanie