La mafia géorgienne déferle sur l'Europe (avril 2010)
2013-12-16

Paris. Jérôme Pierrat pour Le Point. 1er avril 2010.

Lorsque Gecko s'est déshabillé devant eux, les policiers de la Brigade de recherche et d'investigations financières de Paris se sont crus dans « Les promesses de l'ombre », le film consacré à la mafia de l'ex-URSS. Comme l'acteur Vincent Cassel, l'homme de 35 ans arborait, tatouées sur les épaules et les genoux, des étoiles à huit branches, la marque des vory v zakonie, littéralement « les voleurs dans la loi », le titre le plus élevé de la pègre russophone. Sur le bras de Gecko, un serpent enroulé autour d'un poignard témoignait d'une vengeance accomplie. Le Géorgien était en effet recherché dans son pays, où il avait été condamné à vingt ans de prison pour assassinat. C'était en juin 2007. Pour les enquêteurs français, la « prise » de Gecko signifiait que la mafia géorgienne s'était bien installée dans l'Hexagone.

Issu de la nébuleuse mafieuse de l'ex-URSS, le crime organisé géorgien en est aujourd'hui la branche la plus active. Sur les 600 vory v zakonie qui règnent sur la Bratva , la fraternité des criminels, la moitié sont des Géorgiens. Et, depuis la loi anti- vory promulguée en Géorgie en 2005 et le projet russe d'en faire autant, nombre d'entre eux regardent l'Europe avec appétit. De quoi inquiéter les polices européennes, qui les considèrent comme l'une des pires menaces criminelles pour l'Occident.

Aujourd'hui, si Gecko dort en prison, les kanioneri , traduction géorgienne de vory v zakonie , ont refait parler d'eux en France. Le 15 mars, 80 criminels géorgiens ont été arrêtés. La Task Force policière européenne réunie pour l'occasion n'avait pas lésiné sur les moyens pour faire de l'opération Java une réussite. A 6 heures du matin, des dizaines de portes ont cédé sous les coups de boutoir des policiers simultanément en France, Italie, Allemagne, Autriche, Suisse et Espagne. Ce sont les policiers espagnols du service de lutte contre le crime organisé qui avaient détecté à l'hiver 2009 l'installation, d'abord à Barcelone puis à Athènes, de Lacha Choutchanachvili, 49 ans, le général de cette armée de l'ombre, et de son frère Kakaber, 37 ans, deux vory v zakonie . Seul Lacha a réussi à s'échapper, mystérieusement prévenu de l'arrivée des policiers grecs venus l'arrêter chez lui.

Loin d'être de simples chefs de bande, les vory sont organisés de façon quasi militaire. A la base, les soldats, les chestiorki , « pions » en russe. Par petits groupes disséminés dans toute l'Europe, ils pratiquent le cambriolage - une spécialité des truands géorgiens -, mais aussi le vol à grande échelle de voitures et d'engins de chantier, d'ordinateurs, de camions de cigarettes... Chaque groupe est sous la coupe d'un « surveillant régional », le smotriach, chargé de prélever l' obchtchak , qui représente 15 % du butin. Sur le papier, l'argent sert à alimenter un fonds d'entraide aux - nombreux - membres de la Bratva emprisonnés, en réalité la dîme malfrate versée au parrain, le vor . Les smotriachi obéissent à un superlieutenant, le palogenet . On en trouve un par pays. Ce sont les palogeneti qui remettent la dîme au parrain. Aujourd'hui, l'obchtchak ressemble à un fonds d'investissement des capitaux criminels, dont les avoirs sont placés dans différents secteurs lucratifs comme le pétrole ou servent à financer les achats de drogue, au grand dam des vieux vory traditionalistes...

Le pouvoir - et la survie - du vor dépend entre autres de sa capacité à asseoir son autorité sur les gangs de voleurs indépendants, mais prêts à se soumettre au plus puissant. C'était le rôle de Kakaber, le cadet des frères Choutchanachvili, qui venait régulièrement en France faire montre de la puissance de la famille. « Kaha » avait déjà semé des smotriachi dans une douzaine de villes en France, mais il n'avait pas encore étendu sa toile à tous les groupes de voleurs géorgiens. Celui de Rouen résistait encore. En arrêtant son chef, le 17 mars, les gendarmes lui ont peut-être sauvé la vie. Vladimir Djemalovitch Djanachia, 37 ans, un vor installé sur la Côte d'Azur, a eu moins de chance. Jugeant qu'il lui faisait de l'ombre, Lacha lui a envoyé ses tueurs. Passés par l'Espagne, les deux assassins géorgiens ont fait escale à Pamiers, dans l'Ariège, l'une des bases des vory v zakonie en France, pour y récupérer voiture et kalachnikov. Le 14 février, à 22 heures, les deux ont débarqué, cagoulés, chez Djanachia. Lequel a réussi à échapper à la soixantaine de balles de 7,62 mm en sautant par la fenêtre ! Il n'aura eu qu'un mois de sursis. Le 18 mars, à Marseille, alors que Lacha est en fuite depuis quatre jours après l'opération Java, Djanachia est grièvement blessé au 38 spécial et décède à l'hôpital de la Timone.

Les vory s'entretuent pour faire main basse sur le milieu criminel géorgien, qui s'est déployé en Europe ces dernières années en toute discrétion. Comme le souligne un enquêteur spécialisé : « Les délinquants géorgiens sont longtemps passés sous les radars. Ils étaient régulièrement arrêtés pour des cambriolages, des vols, rien de très alarmant en apparence. Et personne n'avait soupçonné que cette délinquance qui se fond dans la communauté, voire habite des squats, cachait de véritables organisations criminelles. »

En France, c'est grâce à leur traducteur que les policiers de la BRIF sont tombés sur Gecko le tatoué, qui habitait dans le quartier sensible de la Source, à Orléans. Soupçonné d'être à la tête d'une simple équipe de cambrioleurs, le Géorgien téléphonait quotidiennement à Moscou à un certain « Tariel » pour lui faire son rapport. Leurs discussions, où il était question d'hommes fraîchement libérés de prison, d'autres abattus ou enlevés, ont mis les policiers sur la piste de Tariel Oniani, un vor de 57 ans, considéré comme l'un des plus puissants parrains de la mafia de l'Est. Après avoir fait ses classes de jeune truand en prison, Oniani s'était installé à Moscou dans les années 80 avant de devenir vor v zakonie. Depuis, il dirigeait l'organisation Koutaïsskaïa, du nom de Koutaïssi, sa ville natale, dans l'ouest du pays, dont la prison est une des bases des vory géorgiens. A Moscou, Oniani, considéré comme la trentième fortune de Géorgie (400 millions de dollars placés dans une compagnie aérienne, des restaurants...), habitait un appartement luxueux entouré de gardes du corps. Il s'y était réfugié après avoir échappé à la police espagnole en juin 2005 lors de l'opération Avispa, le premier gros coup de filet contre les réseaux géorgiens : 800 comptes bancaires gelés, des villas et des oeuvres d'art saisies...

500 000 dollars de rançon. Depuis quelques mois, les policiers français avaient resserré leur emprise autour du vor . Au printemps 2008, une bande pilotée par Oniani était démantelée par les policiers lyonnais de l'Antigang après avoir commis plusieurs centaines de cambriolages en deux mois, et en mars 2009 un autre gang originaire de Koutaïssi tombait entre les mains des policiers de la sûreté urbaine des Pyrénées-Atlantiques. Le 15 juin 2009, le vor était finalement arrêté à Moscou, soupçonné d'avoir commandité l'enlèvement d'un homme d'affaires géorgien dans la capitale russe contre une rançon de 500 000 dollars. En août, son principal rival, le vor russe Viatcheslav Ivankov, surnommé « le Petit Japonais », était abattu par un tireur d'élite à la sortie d'un restaurant moscovite. Depuis l'Espagne, les frères Choutchanachvili avaient pris la relève en Europe occidentale et investissaient massivement dans des commerces, notamment des bijouteries espagnoles.

Aujourd'hui, Lacha, leur général, est en fuite. Mais déjà il se murmure qu'à Moscou et Tbilissi certains vory v zakonie font leurs valises pour l'Occident afin de reprendre en main les troupes géorgiennes...

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