Article sur le FELE (Fonds Européen pour la Liberté d'Expression)

Promouvoir la liberté d'expression
2009-12-18

Le Monde, Samedi 5 novembre 1994

Un fonds européen s'attache à soutenir les initiatives visant à enraciner la démocratie en Europe centrale et orientale.

" Au départ, nous étions des pionniers sur un sentier difficile, et depuis nous avons été rejoints par beaucoup d'autres sur une véritable autoroute ", ironise Jaques Mallet , ancien député à Strasbourg et président du Fonds européen pour la liberté d'expression (FELE). En 1987, à l'heure où les régimes communistes tenaient bon en Europe centrale et orientale, cette organisation a été crée en référence à l'acte final d'Helsinki, signé le 31 juillet 1975 par les trente-cinq pays participant à la CSCE.

" Depuis, des élections libres ont eu lieu dans l'ensemble des pays de l'Est mais elles ne suffisent pas à instaurer la démocratie , qui fonctionne seulement avec une presse, des associations, une pratique religieuse et des minorités libres ", insiste Jean-Christophe Bas, ancien délégué aux relations extérieures du FELE.

L'enracinement de la démocratie commence au niveau local, avec l'apprentissage de mécanismes de base que les élus ignorent complètement après avoir subi quarante ans de centralisation. Le développement de la vie associative constitue un autre axe de la stratégie du FELE, qui appuie dans plusieurs pays des partenaires oeuvrant dans ce sens : soutien financier au Comité d'aide au développement de la liberté et de la démocratie en Roumanie, formation de présidents d'associations en Albanie et, récemment, contribution à la création d'un Centre d'aide à la vie associative en Lituanie.

" De plus, nous agissons en faveur de la presse associative, dont l'édition est actuellement très difficile pour des raisons matérielles ", souligne Hervé Collet, délégué général du FELE. L'indépendance et la liberté de la presse sont indispensables pour le développement de la démocratie. Malgré l'adoption de lois garantissant cette liberté dans la plupart des pays d'Europe centrale et orientale, les anciens dirigeants communistes peuvent empêcher son exercice, car ils détiennent souvent les monopoles d'impression, de distribution et d'approvisionnement en papier.

Pressions sur les journalistes



D'autres pratiques entravent la liberté de la presse : les pressions sur les journalistes et les médias restent toujours fréquentes, et aucune règle déontologique ne protège la vie privée ou le secret des sources. Trop souvent, l'exactitude de l'information n'est le souci ni des journalistes ni de ceux qui les font arrêter arbitrairement.

La promotion des droits de l'homme constitue un aspect important de la mission du FELE. En 1993, il a contribué à la naissance de la Maison des droits de l'homme à Saint-Pétersbourg, créée par Vladimir Porech, un intellectuel ayant connu le Goulag.

" La situation est très différente d'un pays à l'autre. Dans les Balkans, les pays Baltes et en Russie, où une somme de 1000 F est considérée comme une aide financière massive, notre action est plus proche de l'aide humanitaire ", explique Hervé Collet. En revanche, dans les Etats du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), qui bénéficient d'un contexte politique et économique plus stable, il s'agit d'améliorer le degré de liberté.

Une situation fragile



Globalement, la démocratisation des Etats de l'Europe centrale et orientale reste fragile. " Si un pays comme l'Estonie a la chance d'avoir des dirigeants politiques et administratifs lui permettant de progresser durablement, la Russie, qui a subi soixante-dix ans de communisme sans lien avec l'extérieur ", estime Jaques Mallet. En effet, surtout dans ce pays, l'absence d'institution garantissant l'impartialité de l'Etat et l'indépendance de la justice et la volonté des gouvernants actuels de masquer leurs responsabilités dans l'invocation du passé retardent beaucoup de processus.

Lors de l'université de la vie associative Est-Ouest, organisée par le FELE à Bratislava en septembre dernier, on constatait la qualité humaine des participants de lEst, mais aussi l'abîme séparant les dirigeants de la base, peu formée et facilement nationaliste.

La connaissance plus profonde des diverses sociétés d'Europe centrale et orientale, la souplesse et la rapidité d'intervention constituent l'originalité de ce Fonds, qui s'appuie toujours sur un réseau de partenaires locaux. Avec des budgets beaucoup plus importants, les programmes communautaires TACIS et PHARE pour la démocratie sont autrement lourds à manier.

Pourtant, le temps presse et l'horizon peut être bouché par une classe politique qui n'a pas tellement changé dans ces pays : les gouvernants actuels, qui souvent d'anciens communistes, n'ont pas vraiment intégré la notion d'alternance, sauf pour profiter au maximum d'un pouvoir désormais éphémère. " Comme peu de citoyens sont prêts à se battre pour la liberté aujourd'hui , ces société risquent de se retrouver à mi-chemin de la démocratie ", observe Jean-Christophe Bas avec un certain pessimisme.

Pour réagir, deux initiatives viennent d'être prises. Un Comité de liaison pour la solidarité avec l'Europe de l'Est (COLISEE) a été fondé en septembre 1994 ; il vise à permettre aux multiples organisations non-gouvernementales présentes là-bas d'agir ensemble. Et le FELE a décodé de créer le 7 décembre 1994 à Strasbourg un Observatoire de la liberté d'expression, qui publiera avec l'aide de correspondants locaux fiables un premier rapport qui sera présenté au Parlement européen. En cas des graves violations des libertés, les instances compétentes de l'Union européenne seront alertées et pourront exercer des pressions sur les responsables de ces pays, dont beaucoup sont candidats à l'adhésion.

Pour autant, l'équipe de FELE ne prétend pas donner de leçon aux Etats d'Europe de l'Est en affirmant que les Douze représentent un modèle parfait de démocraties. "Car les démocraties parlementaires traditionnelles manipulent l'individu d'une manière infiniment plus subtile que les systèmes post-totalitaires ", estime Vaclav Havel.