Serbie : des réformes en suspens (2003)
2013-01-03

DES REFORMES EN SUSPENS



(Le texte ci-après est tiré du Rapport pour 2001 du Comité Helsinki pour les
Droits de l'Homme de Serbie. Résumé et traduction depuis l'anglais par Hervé
Collet)

Des réformes en suspens



Les plus grands problèmes de la Serbie relèvent de sa résistance à affronter
son passé
. À l'opposé de la République tchèque ou de l'Allemagne de l'Est,
les nouveaux maîtres de Belgrade n'ont pas osé procéder à ce que la classe
politique serbe appelle pudiquement une "lustration" de la société - pour ne
pas parler d'épuration. La majeure partie des cadres du régime précédent
sont restés en place et un certain nombre de tendances radicales, qui
avaient été freinées - il faut le reconnaître - sous la férule de Milosevic,
se sont développées depuis la chute de ce dernier, profitant de la
libéralisation du système.

La police de l'ancien système n'est pas inquiétée.



Les forces de police - et notamment les unités spéciales - ont bénéficié du
fait que son commandement a objectivement joué le jeu de l'opposition quand
il s'est rendu compte que les jours de Milosevic étaient comptés, à
l'automne 2000. Il apparaît clairement aujourd'hui que les forces de l'ordre
se sont officiellement acharnées sur des "boucs émissaires", tels que le
mouvement OTPOR, pour détourner l'attention du gouvernement des véritables
enjeux, à savoir l'arrivée inéluctable de la DOS au pouvoir, avec l'appui
des occidentaux.

En conséquence de quoi, les forces de l'ordre sont restés depuis la
"révolution d'octobre" dans leur grande majorité hors de contrôle du pouvoir
civil.

L'armée redresse la tête



La "grande victoire" de l'Armée Yougoslave au cours de "la seconde Bataille
du Kosovo" et son rôle dans le "cycle post-Kosovo", c'est-à-dire dans la
"reconstruction et le développement du pays", détruit par l'agression de
l'OTAN", a conforté les militaires dans leur tendance à se projeter comme
des héros. Dans la période qui a suivi la chute de Milosevic, les chefs
militaires et le président Kostunica n'ont pas manqué une occasion d'offrir
des remerciements et de reconnaître la "valeur" de cette armée dans le but
de faire revivre le mythe du Kosovo et de rehausser le prestige ébranlé de
l'Armée fédérale et de son chef, le général Nebosjsa Pavkovic.

Ce dernier est resté de nombreux mois à son poste, pour récompenser le fait
de ne pas avoir tiré sur la foule le 5 octobre 2000. Le 20 novembre, Carla
Del Ponte, procureur du TPI, a dénoncé la protection militaire dont jouit
Ratko Mladic. L'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie-Herzégovine se
trouverait en Serbie et serait protégé par une partie de l'armée " avec
l'accord tacite du gouvernement ", a affirmé Carla Del Ponte.

La Justice est paralysée



Le pouvoir est maintenant dans les mains d'une large coalition dont la
majorité des membres ont collaboré avec Milosevic à un moment ou un autre,
ont été corrompus ou "compromis préventivement" du fait de leur
participation à des malversations diverses de l'ancien régime.
C'est en grande partie pour cette raison que pratiquement aucune enquête
criminelle n'a été engagée à l'encontre des principaux collaborateurs de
Milosevic, qui apparaissent ainsi assurés de l'impunité contre toute
poursuite pénale. C'est ainsi que l'épouse de Slobodan Milosevic, Mira
Markovic, protégée par ailleurs par son immunité parlementaire, peut se
vanter de n'avoir fait l'objet d'aucun procès, alors que les journaux à
sensation, tels que l'hebdomadaire Blic, avaient consacré des dossiers
spéciaux à la "fortune du clan Milosevic", dès le mois de décembre 2000.
Cela décourage toute proposition de changement, accentue le dilemme moral de
savoir qui doit porter le fardeau et le coût des restructurations et donne
l'impression que la réforme n'est jamais qu'une nouvelle manipulation de la
superstructure politique, principalement occupée à substituer une équipe de
bénéficiaires du pouvoir politique à une autre.

L'extrême-droite se renforce



Au cours des derniers mois, l'extrême droite a atteint deux objectifs :
consolider son statut social et son réseau d'organisation, grâce à la
libéralisation des médias. L'Etat , en l'occurrence les autorités fédérales,
en tolérant les activités de l'extrême droite, a normalisé son statut. Dès
la première année qui a suivi la chute de Milosevic, le mouvement

Obraz

a
considérablement accru ses effectifs, au point d'atteindre le chiffre de
30.000 militants à la fin de l'an 2001. Cette organisation, créée en 1993,
dotée d'un magazine, s'est peu à peu transformée en formation politique.
Elle s'est lancée dans une campagne de propagande, avec des slogans tels que
"Luttons pour la réputation de la serbité" ("serbhood"). Elle défend tous
les Serbes nationalistes, comme le prêtre Nikolaj Velimirovic et bien
d'autres "martyrs" serbes : Draza Mihajlovic, Milan Nedic et Dimitrije
Ljotic. "Obraz se bat contre la globalisation, l'athéisme, la
sécularisation, les violations des droits de l'Homme et des libertés. Nous
sommes contre tout ce qui est contraire à la tradition serbe", déclare son
ancien président, Nebojsa Krstic. Le président Kostunica, quand il n'était
que président du DSS, a écrit plusieurs articles pour le magazine d'Obraz.
Après son élection à la tête de la fédération, il n'a jamais pris ses
distances à l'égard du mouvement.

Les minorités en quête de reconnaissance



L'attitude de l'Etat envers les minorités est reste fondamentalement
inchangée et bon nombre de lois et de décrets discriminatoires adoptés sous
Milosevic sont encore en vigueur. En dépit des efforts déployés par Raslim
Lajlic, ministre fédéral chargé du dossier, pour faire passer en urgence une
loi sous la pression du Conseil de l'Europe, force est de constater que les
problèmes des minorités ne sont pas encore reconnus par la société serbe. Et
pourtant, dans le but de recueillir l'appui des minorités, la DOS s'était
faite l'avocate de l'égalité des cultures. Mais par la suite, aucune
amélioration sensible n'a été observée, si ce n'est d'occasionnelles
références à la nécessité d'une "discrimination positive".

En fait, la culture traditionnelle serbe tend à considérer les minorités comme des
éléments étrangers, des"invités" priés de respecter "l'hospitalité" qui leur
est offerte et de cesser d'importuner leurs "hôtes" avec leurs exigences.
Les représentants des minorités font l'objet de fréquentes agressions de la
part des milieux nationalistes et xénophobes, non seulement au niveau de
l'homme de la rue, mais aussi des personnages publics. Parmi ces derniers,
on trouve Josef Kasa, vice-premier ministre du gouvernement serbe et
président de l'Alliance des Hongrois de Voïvodine, menacé par écrit d'être
pendu sur la place Terazije de Belgrade, ou Bela Tonkovic, vice-président du
conseil municipal de Subotica et président de l'Alliance des Croates de
Voïvodine, traité de "Oustachi bourreau de Serbes". Les Roms s'estiment
particulièrement mal traités. Lors d'une rencontre d'associations de Roms
qui s'est tenue à Kragujevac, les participants se sont plaints que les
enfants roms étaient mal considérés, maltraités, harcelés, et que les
professionnels de l'éducation essayaient même de les pousser à abandonner
leur scolarité.

La montée de l'antisémitisme



La communauté juive, qui est cependant très peu nombreuse en
Serbie (environ 3.000 personnes) et dont le rôle dans la société est plutôt
faible, signale également une escalade d'agressions antisémites : lettres de
menaces, graffiti, dégradation de tombes. Cet antisémitisme a des racines
idéologiques dans les factions conservatrices et droitières (le prêtre
Nikolaj Velimirovic, Dimitrje Ljotic). Il se nourrit des frustrations
socio-économiques et de l'échec de l'idée de Grande Serbie. Il met en avant
le rôle qu'aurait joué l'influente communauté juive internationale (dont les
représentants les plus éminents sont Madeleine Albright, Richard Holbrooke,
Wesley Clark et Robert Gelbrand) dans le malheur des Serbes, notamment après
les frappes aériennes de l'OTAN.

Parallèlement, et d'une façon paradoxale, un certain nombre d'intellectuels
ont avancé l'idée d'une identité de destin entre les Serbes et les Juifs
dans la dernière décade. Dans un contexte de syndrôme de victime, chéri en
Serbie, les Serbes sont mis au même plan que les Juifs par certains auteurs
(Vuk Draskovic : "Le Kosovo est notre Jérusalem. Les Serbes sont la 13ème
tribu d'Israël, la plus infortunée" - 1985). Cette ambivalence du statut de
la communauté juive mérite d'être versée au dossier de l'anti-sémitisme en
Serbie.

Pour lire l'ensemble du rapport 2001, contacter Sonja Biserko, présidente
du Comité Helsinki des Droits de l'Homme. Tél. 00 381 11 637 542. Fax.00 381 11 636 429.

Email : biserkos@eunet.yu

Site web : www.helsinki.org.yu