Le Sandjak : un nouveau test pour la cohabitation interculturelle en Serbie (2003)
2013-02-11

Le Sandjak est une province historique de l'ancienne Yougoslavie, où sont concentrés la très grande majorité des Bosniaques-musulmans de Serbie et du Monténégro, qui représentent 60 % de la population de la province. Ces derniers sont des citoyens de langue slave très proche du serbe, mais de religion et de traditions musulmanes. Ils revendiquent une autonomie culturelle et ne veulent pas être réduits à des {« Serbes de confession islamique »}. Cette revendication, qui avait été étouffée sous le régime de Tito, et encore plus sous Milosevic, s'est avivée après la chute du maître de Belgrade en octobre 2000.

Le Sandjak est actuellement réparti sur les deux républiques constitutives de l'Etat commun de Serbie-et-Monténégro. La partie serbe du Sandjak compte, selon le recensement d'avril 2002, 235.567 habitants, répartis sur six municipalités. Elle est elle-même séparée en deux districts, dont le périmètre dépasse largement les limites du Sandjak traditionnel :
- Novi Pazar et Tutin sont rattachées au district de Raska
- Priboj, Prejo Polje, Nova Vares et Djenica relèvent du district d'Uzice

Ce morcellement répond visiblement à la crainte du pouvoir central de voir se développer des tendances séparatistes. Aussi tous les partis politiques bosniaques demandent-ils la création d'une région administrative coïncidant avec la province historique du Sandjak, dans la perspective d'une nouvelle constitution serbe et d'une loi sur la décentralisation.

Le Sandjak regroupe en Serbie six municipalités, où les Bosniaques-musulmans sont représentés dans des proportions inégales d'une commune à l'autre (recensement de 2002) :
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Novi Pazar

: Population totale : 85.996. Bosniaques : 65.593 (76,27 %). Serbes : 17.599 (20,46 %). Musulmans : 1.599 (1,86 %).
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Priejepolje

: Population totale : 41.188. Bosniaques : 13.109 (31,83 %). Serbes : 23.402 (56,82 %). Musulmans : 3.812 (9,25 %).
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Priboj

: Population totale : 30.377. Bosniaques : 5.567 (18,33 %). Serbes : 22.523 (74,14 %). Musulmans : 1.427 (4,7 %).
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Tutin

: Population totale : 30.054. Bosniaques : 28.319 (94,23 %). Serbes : 1.299 (4,32 %). Musulmans : 223 (0,74%).
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Sjenica

: Population totale : 27.970. Bosniaques : 20.512 (73,33 %). Serbes : 6.572 (23,5 %). Musulmans : 659 (2,36 %).
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Nova Varos

: Population totale : 19.982. Bosniaques : 1.028 (5,14 %). Serbes : 18.001 (90,09 %). Musulmans : 502 (2,51 %).

Les Bosniaques-musulmans sont donc majoritaires dans trois municipalités (Tutin, Sjenica et surtout Novi Pazar), tandis que les Serbes le sont dans les trois autres villes : Priboj, Prijepolje et Nova Varos. Au total, sur une population de 235.567 habitants, le Sandjak compte 132.350 Bosniaques (56,18 %), 8.222 Musulmans (3,5 %), 89.396 Serbes (37,95 %), et 5.599 personnes appartenant à d'autres nationalités.

La querelle des appellations



La revendication des Bosniaques-musulmans à une reconnaissance culturelle et politique s'est particulièrement manifestée à l'occasion du recensement d'avril 2002, dans la mesure où les partis bosniaques ont obtenu le droit pour chaque citoyen de choisir entre la « nationalité » bosniaque ou musulmane. On se souvient que lors des recensements précédents (le dernier datant de 1991), seule la possibilité de se déclarer « musulman » était prévue.

Le recensement de 2002 a été précédé par d'une campagne des partis bosniaques pressant les Musulmans de s'enregistrer en tant que « Bosniaques » et de déclarer le bosniaque comme leur langue maternelle. Un jour avant le lancement officiel de l'opération (31 mars), le parti démocratique du Sandjak a tenu un important meeting à Novi Pazar, au cours duquel son leader, Rasim Ljajic, a lancé un vibrant appel à ses compatriotes musulmans : « Après une décade de migrations et de guerre, il est important pour nous de connaître enfin le nombre de membres de notre nationalité. Notre déclaration en tant que Bosniaques constitue un plébiscite décisif pour notre communauté. En nous réappropriant notre antique dénomination, nous coupons court aux intentions de certains cercles politiques de Belgrade de transformer les Bosniaques en 'Serbes de confession islamique'». Les musulmans du Sandjak ont, dans leur grande majorité, répondu à cet appel, puisque 94 % d'entre eux se sont déclarés « Bosniaques ». Les musulmans de Belgrade et des villes de Voïvodine se sont montrés moins empressés à modifier leur appellation, puis qu'à Belgrade, on compte 1.188 Bosniaques et 4.617 Musulmans, et en Voïvodine, 417 Bosniaques et 3.634 Musulmans. Au Monténégro, la très grande majorité des citoyens de confession islamique se sont déclarés « Musulmans », suivant en cela les consignes du principal parti politique du pays, le Parti Démocratique des Socialistes (DPS). L'enjeu de ces dénominations est en grande partie politique. Ceux qui tiennent à se déclarer « Musulmans » le font, les uns pour respecter une « tradition ancestrale » (même si cette tradition est relativement récente), les autres parce qu'ils ne veulent pas donner prise à des revendications autonomistes ou séparatistes : pour eux, la différence avec les Serbes orthodoxes est plus religieuse que culturelle ou « ethnique ».

Vie politique



Contrairement au Monténégro, où la très grande majorité des Bosniaques adhèrent aux partis multiethniques au pouvoir (DPS et SPD), les partis bosniaques ont le contrôle de la vie politique dans la communauté musulmane de Serbie.
On compte 10 partis bosniaques dans le Sandjak, mais la majorité d'entre eux sont des organisations politiques fictives. Les principales formations sont les suivantes :
- La « Liste pour le Sandjak - Dr Sulejman Uglanin » est une coalition de cinq partis politiques défendant l'idée d'une très forte autonomie pour le Sandjak et sa réunification avec la partie monténégrine. Son leader est M. Sulejman Uglanin, président du Parti d'action démocratique (PDA). Elle contrôle les trois municipalités à majorité bosniaque-musulmane.
- Le Parti démocratique du Sandjak (SDP), présidé par M. Rasim Ljajic, ministre des droits de l'Homme et des minorités au niveau de l'État commun (anciennement fédéral), est membre de la DOS et se bat pour la promotion des droits civiques et culturels des Bosniaques, en se contentant, sur un plan politique, d'une décentralisation poussée des compétences publiques.
- Le Parti pour le Sandjak, présidé par M. Fevzija Muric, ex dirigeant du PDA et ancien président de l'assemblée municipale de Novi Pazar, a rompu avec le PDA d'Uglanin en 2001 et réclame le plus haut degré possible d'autonomie et un référendum statutaire pour le Sandjak.

Aucun de ces partis, notons-le, ne réclame l'indépendance.
La Liste pour le Sandjak est majoritaire. Elle a créé l'événement, en 2000, en prenant le contrôle de la mairie de Novi Pazar et de deux autres villes. Mais depuis lors, Rasim Ljajic a remonté le courant en bénéficiant de son statut de ministre fédéral et, par exemple, son parti a gagné trois sièges (contre deux à la Liste pour le Sandjak d'Uglanin), lors d'une élection partielle en janvier 2002 à Novi Pazar.

Une lourde pente à remonter



Selon une enquête menée au cours du deuxième semestre 2002 par le Comité Helsinki des droits de l'Homme et le Centre humanitaire pour l'intégration et la tolérance, les Bosniaques seraient sous-représentés dans un certain nombre d'institutions importantes du Sandjak, alors qu'ils sont les plus nombreux sur le plan démographique. Par exemple, les Serbes occupent majoritairement des fonctions de juges, de procureurs ou d'officiers de police. La sous-représentation des Bosniaques au sein de ces instances est la conséquence d'une politique de ségrégation menée sous le régime précédent, qui non seulement suspectait la loyauté des musulmans, mais utilisait la police pour les harceler ou les torturer. Dans la deuxième quinzaine du mois d'août 2002, les ONG du Sandjak ont appris qu'environ 17.000 Bosniaques ont été battus, détenus, maltraités de différentes manières et privés de leur emploi sous le régime de Milosevic. Des purges ont été opérées, mais elles sont considérées comme insuffisantes dans la mesure où la plupart des policiers ont gardé leur poste et que peu d'entre eux ont été poursuivis pour faits criminels. Une situation similaire prévaut dans le secteur bancaire et dans l'économie. La prédominance serbe dans ces milieux est, là encore, le produit d'un système où tous les postes-clés étaient pourvus arbitrairement par le gouvernement central. On retrouve cette disproportion à l'échelon politique suprême : alors que les Bosniaques constituent 3,28 % de la population totale de Serbie-et-Monténégro, ils ne représentent que 0,056 % des députés fédéraux (0,08 % de l'Assemblée nationale serbe). Il est toutefois à remarquer que c'est un Bosniaque qui occupe la fonction de ministre des droits de l'Homme et des minorités à l'échelon de l'État commun. Des progrès sont constatés ici où là, même s'ils sont considérés comme insuffisants. Un exemple significatif : l'État-major des armées a répondu favorablement à une pétition lancée par le Parti démocratique du Sandjak de M. Rasim Ljajic, demandant que des plats spécifiques, exempts de viande de porc, soient préparés pour les soldats de confession islamique. L'autorité militaire a convenu que cette revendication était dans la droite ligne de la Constitution.

Une région négligée par le pouvoir central



Le mécontentement des Bosniaques en matière culturelle et politique est d'autant plus fort qu'ils considèrent leur région comme sous-développée et négligée par le pouvoir central. Cette négligence est attribuée, elle aussi, à la politique ségrégationniste du régime précédent, mais le Gouvernement actuel, aux yeux des partis bosniaques (mais également serbes), ne fait pas suffisamment d'efforts pour redresser la situation : « Pourquoi n'y a-t-il pas de tribunal de commerce dans le Sandjak, alors que cette institution est de droit ? Pourquoi le Sandjak serbe est-il coupé en deux et rattaché à des villes qui n'appartiennent pas à la région (Raska et Uzice) ? Pourquoi… », les participants à une session organisée par le Comité Helsinki ont longuement égrené leurs récriminations concernant les retards pris par la région dans le domaine économique, culturel et éducatif. La tentation est grande, pour les Bosniaques, d'incriminer la nouvelle équipe au pouvoir dans la mesure où ils ne perçoivent pas de volonté manifeste de combler le retard accumulé, et surtout où les crimes commis par le régime précédent ne sont pas réellement poursuivis.

Des remèdes législatifs à effets secondaires



La loi fédérale adoptée au début de l'année 2002 sur « la protection des droits et des libertés des minorités nationales » prévoit un Conseil fédéral pour les minorités nationales ainsi qu'un Fonds fédéral pour promouvoir le progrès social, économique, culturel et général des minorités nationales et des Conseils nationaux des minorités nationales chargés, pour chaque communauté, de recueillir les avis et les propositions de ses représentants. La loi prévoit les garanties suivantes pour chaque communauté culturelle : le droit de choisir et d'utiliser la façon dont elle veut être nommée (cas, par exemple des Bosniaques ou des Roms), l'usage officiel de sa langue et de son alphabet dans les municipalités où elle est présente au-delà d'un certain seuil, la promotion de sa culture et de ses traditions, l'éducation dans la langue maternelle, l'usage des symboles nationaux et l'accès à l'information en langue minoritaire. Un débat s'est instauré à propos de la langue bosniaque, dans la mesure où elle diffère peu du serbe, sauf qu'elle utilise des caractères latins et possède des références culturelles spécifiques. Mais à partir du moment où un consensus s'était établi sur le fait que le serbe et le croate - et même le monténégrin - constituaient des langues différentes, il n'y avait plus guère de raison pour refuser au bosniaque le statut de langue autonome.

Même si cette loi connaît un certain nombre d'imperfections, d'imprécisions et de difficultés d'application, elle constitue un pas décisif dans la reconnaissance des communautés ethniques, au moins en Serbie (le Monténégro prépare sa propre législation, mais qui ne sera pas fondamentalement différente). Les partis bosniaques, là où ils sont majoritaires, n'ont pas tardé à appliquer cette législation à la lettre : au mois de mai 2002, l'assemblée municipale de Novi Pazar, suivie un peu plus tard par la municipalité de Tutin, a pris la décision de placer la langue bosniaque et les caractères latins à égalité avec la langue serbe et l'alphabet cyrillique. Les édiles municipaux ont même changé le nom de certaines rues. Ces initiatives se sont ajoutées à des projets culturellement connotés, engagés par l'équipe municipale de Sulejman Uglianin après sa victoire de l'an 2000 à Novi Pazar : création d'une télévision régionale (contrôlée par la Liste pour le Sandjak), fondation d'une Université privée, lancement d'associations sportives et culturelles islamiques, etc. Elles ont provoqué des remous au sein de la communauté serbe, particulièrement dans les milieux nationalistes. Les conseillers municipaux serbes ont quitté la séance en signe de protestation lors de la séance de mai 2002 officialisant la langue bosniaque. Les mairies contrôlées par les partis serbes se sont gardés d'imiter l'exemple de Novi Pazar. Un incident malheureux, survenu à l'occasion d'un match de handball où de jeunes hooligans bosniaques ont bruyamment salué la victoire de la Turquie sur l'équipe yougoslave aux sons de « Dehors les Serbes ! », a entraîné des réactions de repli du côté serbe : un groupe de « patriotes » a lancé, en novembre 2002, un « Comité pour la protection des Serbes du district de Raska », qui considère cet incident comme « séparatiste » et voit en lui un embryon de « République du Sandjak ». D'autres incidents, sans gravité intrinsèque, mais lourds de signification symbolique (distribution de tracts, manifestation autour d'un monastère), menés par des musulmans isolés ont alimenté des déclarations partisanes. L'archevêque orthodoxe Artemije, connu pour ses positions nationalistes, a par exemple déclaré que la situation rencontrée au Sandjak était presque semblable à celle qui prévalait au Kosovo avant l'escalade des conflits armés…
Mais, de l'aveu même de la police, majoritairement composée de Serbes, il n'existe pas d'organisation musulmane fondamentaliste à Novi Pazar. Les représentants de la communauté islamique et de l'Eglise orthodoxe se rencontrent régulièrement, même s'il leur arrive de se critiquer mutuellement par médias interposés. Les quelques incidents sporadiques qui sont intervenus ont été condamnés par les principaux partis politiques serbes et bosniaques. Comme le dit le Comité Helsinki dans son rapport 2000 « l'année a été tranquille dans son ensemble dans cette région », mais il ajoute plus loin : « Les incidents observés à Novi Pazar indiquent que le Sandjak est une zone sensible (…). D'autres incidents sont à craindre dans un proche avenir, mais toutes les mesures doivent être prises pour éviter l'escalade, car elle affecterait principalement les Bosniaques (dans leurs efforts pour faire reconnaître leurs droits). Les autorités de la République doivent tenir les promesses, faites par le Premier ministre Djindjic après l'incident du match de handball de Novi Pazar, à savoir : 'prêter une attention plus grande à cette zone et travailler au développement de son infrastructure et de son économie' ». À cet égard, la position modérée du ministre fédéral Rasim Ljajic, dont le parti est monté en puissance ces derniers mois, constitue un élément de stabilité pour cette région, d'autant que son côté, le bouillant leader du PDA, Sulejman Uglanin, essaie d'atténuer son image de militant « radical » de la cause bosniaque depuis son retour sur la scène politique. Mais tout incident majeur est de nature à envenimer la situation, dans la mesure où les problèmes structurels que connaissent à la fois les Bosniaques et le Sandjak dans son ensemble sont loin d'être résolus.

NB. Cette étude s'appuie sur une mission effectuée sur le terrain et sur le rapport du Comité Helsinki des droits de l'Homme pour 2002.