Géorgie : La "Révolution de velours" ne fait que commencer (novembre 2003)
2012-11-14

Les Géorgiens ont connu dimanche 23 novembre - le jour de la Saint Georges, patron du pays - le dénouement de la crise ouverte par le refus du président Edouard Chevarnadze de reconnaître sa défaite lors des élections parlementaires du 2 novembre, marquées par de fortes irrégularités.

Les manifestations populaires initiées par les leaders de l'opposition ont eu raison du « vieux renard du Caucase », qui a fini par donner sa démission à la suite d'une médiation menée par le ministre des Affaires Etrangères russe, Igor Ivanov, venu en « pompier » éteindre l'incendie politique qui menaçait d'embraser non seulement la Géorgie tout entière, mais le reste du Caucase. Tout le monde, en effet, a en mémoire les ravages des guerres qui ont suivi la chute de l'URSS dans cette partie du monde où coexistent un nombre étonnant de communautés ethniques.

Les observateurs craignaient le pire : le président Chevardnaze avait décrété l'état d'urgence et criait au "coup d'État". Il avait noué une étrange alliance avec son adversaire de toujours, le président de la province autonome d'Adjarie, Aslan Abashize, qui avait fait le voyage de Moscou - croyait-on pour demander l'appui des troupes russes. Mais aucun des scénarios-catastrophes échafaudés ne s'est réalisé. On a finalement affaire à ce que l'on appelle déjà une "révolution de velours", à l'image de la façon dont sont tombés le pouvoir communiste à Prague le 23 novembre 1989 - 14 ans, jour pour jour - et le régime de Milosevic le 5 octobre 2000. Les forces de sécurité géorgiennes, en particulier la garde nationale, n'ont pas tiré et même, ont fraternisé avec les manifestants. Mais le président Chevardnaze, il faut le reconnaître, n'en a pas donné l'ordre. L'histoire dira comment des négociations secrètes ont abouti à un tel résultat. On retiendra le rôle modérateur joué par l'envoyé de Poutine, qui a déclaré que la Russie n'entendait pas s'ingérer dans les affaires intérieures de la Géorgie. Igor Ivanov a commencé sa médiation en se rendant au Parlement, avant même de rencontrer le président. Il est probable que la diplomatie américaine est intervenue pour calmer les ardeurs des différents protagonistes. Les Etats-Unis, qui ont réussi à implanter une mission de conseillers militaires dans le pays, sont en effet particulièrement intéressés par la stabilité de la Géorgie, point de passage obligé du transport de pétrole et de gaz entre l'Azerbaïdjan et la Turquie.

Le film des derniers événements


Après un peu moins de trois semaines de tergiversations, la Commission électorale centrale a fini par proclamer les résultats officiels le 20 novembre. Seuls six partis ont franchi le seuil des 7 % nécessaires pour obtenir des députés, à savoir :
- Le parti pro-gouvernemental "Pour une nouvelle Géorgie" : 21,32%
- Le parti de la Renaissance nationale d'Aslan Abachidze : 18,84 %
- Le Mouvement national de Michael Saakachvili : 18,3 %
- Le Parti des travailleurs de Chalva Natelachvili : 12,4 %
- Les Démocrates de Nino Bourdjanadze : 8,79 %
- La Nouvelle droite de Levan Gatchenetchiladze : 7,38 %

Ces chiffres ont été contestés non seulement par l'opposition, mais aussi par les observateurs internationaux. Les États-Unis ont parlé de "fraudes massives" et de "larges manipulations du décompte des voix", annonçant de cette façon qu'ils désavouaient le président géorgien, pourtant longtemps apprécié par Washington, du temps où il dirigeait la diplomatie soviétique sous le président Mikhaïl Gorbatchev.
Le 22 novembre, jour fixé pour la convocation du nouveau Parlement, l'opposition, soutenue par la foule des manifestants, a investi l'hémicycle, chassant Édouard Chevardnaze et proclamant présidente intérimaire Mme Bourdjanadze, présidente du Parlement sortant. La démission du président Chevarnadze a mis fin à une situation de double pouvoir. Une élection présidentielle doit se tenir dans les 45 jours qui suivent. On ne sait pas encore si les élections parlementaires seront annulées ou si une relecture des résultats sera demandée à la Commission électorale centrale. On retiendra qu'en tout état de cause, l'ancienne opposition est devenue majoritaire au Parlement, en dépit des manipulations constatées.

Une lourde pente à remonter


Les défis qui attendent les nouveaux maîtres de Tbilissi sont immenses. L'économie du pays est au plus bas : la Géorgie attend beaucoup du projet de construction de l'oléoduc Bakou-Ceyhan et du développement des échanges entre le bassin caspien et la Turquie, ce qui exige une situation politique stable. La corruption qui règne dans le pays et qui a précipité la chute de Chevardnaze, est endémique : tout le système administratif et économique du pays est fondé sur un système pyramidal qui exige, à chaque échelon, sa part de « bachchich », qu'il s'agisse de la police, de l'hôpital ou du cursus universitaire. La Géorgie, par ailleurs, est menacée d'éclatement : l'Abkhazie et l'Ossétie du Nord sont de facto indépendantes ; l'Adjarie vit en autarcie tout en restant formellement intégrée à l'État ; les Arméniens de la province de Djavakhétie commencent à s'agiter. Le pays, enfin, devra se positionner clairement en matière de politique étrangère. Chevardnaze a jusqu'à présent résisté aux pressions du Kremlin demandant à contrôler la frontière jouxtant la Tchétchénie, allant même jusqu'à accueillir des conseillers militaires américains pour entraîner les troupes géorgiennes. Saakachvili a été formé aux Etats-Unis et est résolument pro-occidental. Mais il devra se souvenir du rôle décisif qu'a joué la diplomatie russe dans le règlement de la crise géorgienne. C'est dire que la communauté internationale suivra avec beaucoup d'attention l'évolution de la politique intérieure et extérieure de la Géorgie au cours des prochains mois. Hervé Collet (avec le concours de Ina Ranson).

Qui est Mikhaïl Saakachvili ?


Le charismatique leader de l'opposition, Mikhaïl Saakachvili , âgé de 35 ans, a été introduit en politique par Edouard Chevarnadze lui-même, au début des années 90. Selon le "Berliner Zeitung", le président géorgien, alors à la recherche de jeunes compatriotes talentueux et désireux de s'engager dans la politique, l'avait contacté alors qu'il travaillait dans un bureau d'avocats à New York après ses études à la Columbia Law School. Saakachvili présentait un profil idéal : jeune, énergique, intelligent, idéaliste, loin des réseaux de la nomenclatura. Lors des élections parlementaires de 95, le jeune avocat, revenu en Géorgie, fut élu député. Il s'engagea alors en faveur d'une justice indépendante, ce qui lui valut d'être nommé ministre de la Justice peu de temps après. Mais deux ans plus tard, ce fut la rupture. Saakachvili démissionna de son poste ministériel parce qu'il ne se sentait pas soutenu par Chevardnadze dans sa lutte contre la corruption. Selon le Berliner Zeitung : "Ce ne sont ni ses objectifs politiques, ni son engagement pour resserrer les liens avec les pays occidentaux, contre la corruption et l'économie de clans qui ont fait de Saakachvili un adversaire politique de Chevardnadze, mais la façon radicale et inconditionnelle de ses exigences".

Saakachvili a alors commencé à préparer son retour sur la scène politique en fondant en 2002 un parti, le Mouvement national, axé sur la lutte contre la corruption et sur la nécessité de réformes radicales dans le domaine administratif et économique. Sa formation a été créditée officiellement de 18,08 %, mais il est probable qu'elle aurait été en tête si les fraudes massives n'avaient pas entaché la validité du scrutin. On peut s'attendre à ce que Saakachvili joue un rôle majeur dans les prochaines années. Le système politique géorgien étant présidentiel - à mi-distance entre le système américain et français - il est probable qu'il se présentera à l'élection présidentielle prévue d'ici fin janvier 2004. Il devra composer avec ses collègues de l'ancienne opposition, notamment Mme Bourdjanadze, qui pourrait redevenir présidente du Parlement et M. Zourab Jvania, ancien président du Parlement, qui pourrait prendre le poste de premier ministre.