"Non, la Turquie n'est pas européenne" par Gilles DUTERTRE
2008-12-11

Que ce soit géographiquement, historiquement ou culturellement, la Turquie n'est pas un pays européen. La question de son adhésion à l'Union Européenne ne se pose que sous la pression des Etats-Unis qui en ont fait un pion essentiel dans leur stratégie. Par contre, un partenariat renforcé peut lui être proposé, comme pour les pays du Maghreb.

Depuis le 12 Septembre 1963, date de son association, l'Union Européenne est prise dans l'engrenage du problème de l'adhésion de la Turquie. Mais ce problème se pose avec d'autant plus d'acuité que les Etats-Unis en ont fait un pion majeur de leur stratégie en Europe. En effet, que disent-ils? Le double élargissement (OTAN et Union Européenne) que nous sommes en train de vivre, est certes conforme à la vision américaine de la stabilisation de l'Europe, mais vise aussi "à en diluer l'influence politique en laissant entrer le plus grand nombre possible de pays dans ses institu-tions clés" (Justin Vaisse, Institut Brookings de Washington, 10 Octobre 2002) et donc ainsi à ne pas faire d'ombre à l'omnipuissance américaine.

S'il n'est pas question de remettre ici en cause la légitimité des pays d'Europe centrale et orientale à rejoindre l'UE, bien au contraire, car ils ont été sépares de nous pendant trop longtemps, force est de constater que l'absence d'accord sur la Convention Européenne est déjà un signe tangible de désunion. D'autant plus que l'un des points d'achoppement, le refus de la mention de l'héritage chrétien de l'Europe, avait pour toile de fond l'éventuelle arrivée de la Turquie et de ses 70 millions de musulmans.

Car, qu'en est-il de la Turquie et des critères dits de Copenhague (juin 1993) auxquels les candidats doivent satisfaire?
- 97 % du territoire turc, dont sa capitale, se trouvent en Asie. Dire que la Turquie est européenne, c'est comme si l'on disait que la France est sud-américaine grâce à son département de Guyane ! Et alors qu'on ne semble même pas envisager ce droit à la Russie;
- Au regard de la situation des droits de l'homme (notamment la minorité kurde) ou du respect de la légalité internationale (notamment l'occupation militaire illégale du nord de Chypre et le blocus de l'Arménie), le moins qu'on puisse dire est que la Turquie est encore loin des critères de Copenhague;
- Mais c'est surtout sur les plans culturel et religieux que la Turquie est loin de l'Europe. Que penser en effet d'un Premier Ministre, Recep Erdogan, qui déclare: " Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les croyants nos soldats" (Décembre 1997) et dont l'épouse arbore ostensiblement le voile islamique? Il ne faut pas d'ailleurs oublier que les 70 millions de Turcs sont étroitement solidaires des 100 millions de turcophones d'Asie centrale dont les Etats, et c'est le moins qu'on puisse dire, ne sont pas des exemples de démocratie.

Or, malgré ces handicaps, la Turquie a reçu le 10 Décembre 1999, au sommet d'Helsinki, le statut de pré-candidat. Puis, au sommet de Copenhague des 11 et 12 Décembre 2002, il a été décidé que, si la Turquie prouve, d'ici à décembre 2004, qu'elle respecte les critères de Copenhague, "l'Union Européenne ouvrira sans délais des négociations d'adhésion avec ce pays".

Le Premier Ministre danois, Anders Rasmussen, a révélé depuis que cette décision avait été prise sous la pression directe des Etats-Unis. Ceci n'est d'ailleurs pas une surprise, si on se souvient de l'ingérence insupportable de Bill Clinton ("Je suis ferme dans mon soutien a la candidature de la Turquie" - 15 Novembre 1999) ou de celle de George W. Bush ("Nous nous tenons a vos cotes dans votre désir de devenir membre de l'UE. La Turquie est un partenaire et allie stratégique des Etats-Unis" - 12 Décembre 2002).

Si les Etats-Unis poussent à ce point pour que la Turquie entre dans l'Union Européenne, c'est parce qu'elle est au carrefour stratégique de l'Europe Orientale, de la Russie du sud et du nord du Moyen-Orient. Elle permet ainsi de maîtriser les trois axes d'action du Département d'Etat américain: la surveillance du Moyen-Orient, l'encerclement de la Russie et la désunion de l'Europe, le tout, bien sur, sur fond de pétrole. Ce raisonnement géostratégique est d'ailleurs typiquement américain en ce sens qu'il ne tient aucun compte des facteurs historiques, culturels ou religieux qui nous ont amenés plus haut à dire que la Turquie n'avait pas sa place dans l'Europe.

Pour paraphraser Michel Rocard je crois, qui disait que la France n'avait pas pour vocation d'accueillir toute la misère du monde, l'Europe n'a pas pour vocation d'accueillir la terre entière! On ne voit pas, si la Turquie intégrait l'Union Européenne, de quel droit on refuserait cette même entrée aux pays du Maghreb, à Israël (dont la population est en partie d'origine et de culture européenne), voire aux pays du Caucase et d'Asie Centrale, mais surtout a la Russie, dont l'histoire et la culture ont bien plus de points communs avec nous que celles de la Turquie.

La encore pour paraphraser, il faut savoir terminer l'Europe! Et puis enfin dire quelle Europe nous voulons, car pour l'instant nous n'y voyons que ca-cophonie politique, contre-performances économiques et décisions socialement explosives. Il serait sage de rentrer au port pour vérifier les gréements et pour définir la destination exacte de la galère Europe. Or, pour l'instant, notre navire accélère sa course tout en augmentant le poids de ses chargements, le tout en pleine tempête !



Gilles Dutertre