Les démons du nationalisme ne sont pas encore exorcisés en Serbie (2004)
2012-05-12

Les élections parlementaires qui se sont tenues le 28 décembre 2003 en Serbie ont vu les partis nationalistes arriver en tête, sans toutefois pouvoir prétendre à diriger le pays.

Le Parti Radical de Vojslav Seselj (incarcéré à la prison internationale de Schveningen) et son allié le Parti socialiste de Slobodan Milosovic (en jugement devant le tribunal de la Haye) ont obtenu respectivement 27,7 % et 7,6 % des suffrages, ce qui représente plus du tiers de l'électorat. Comme prévu, le Parti démocratique de Serbie (DSS) de l'ancien président yougoslave Vojislav Kostunica, est arrivé en tête des formations démocratiques, mais avec un score moins élevé qu'il ne l'espérait. Comme attendu également, le Parti démocratique (DS), de l'ancien Premier ministre assassiné Zoran Djindjic, s'est effondré. Mais il a conservé 12,7 % des voix, ce qui lui a permis de précéder de peu G 17+, un regroupement d'experts qui s'est récemment transformé en parti politique et avec qui le DSS envisageait de former une coalition post-électorale (il recueille 11,4 % des suffrages). Ces trois formations avaient triomphé de Milosevic en octobre 2004, mais elles s'étaient séparées quelques mois plus tard, en désaccord sur de nombreux points, notamment sur la conduite à tenir à l'égard du TPIY. Le Mouvement du Renouveau Serbe (SPO) de Vuk Draskovic a fait un retour remarqué sur la scène politique avec environ 8 % des suffrages et 23 sièges. Ce come back n'est cependant pas une surprise pour les experts : le SPO avait obtenu des scores élevés lors des dernières élections locales partielles et Vuk Draskovic s'attendait à jouer un rôle de médiateur au sein de la future majorité, en tant qu'un des "chefs historiques" de l'opposition démocratique dans les années 1990.
Le nouveau Parlement serbe a eu toutes les peines du monde à se trouver un président. Le 27 janvier, Dragan Marsicanin, vice-président du DSS, formation politique dirigée par Vojislav Kostunica, n'a pas réussi à passer la barre des 125 voix nécessaires à son élection (sur les 250 députés que compte le Parlement). Seuls, en effet, le soutenaient les élus du DSS, de G17 + et de la coalition formée par le Mouvement serbe du renouveau (SPO) et Nouvelle Serbie (l'ensemble totalisant 107 voix), le Parti démocratique de l'ancien premier ministre Zoran Djindjic s'abstenant de voter. Le 4 février, Dragan Marsicanin a réussi à obtenir 128 voix, grâce à 21 députés du Parti socialiste (SPS) de Slobodan Milosevic. Cette élection à l'arraché traduit deux évolutions majeures de la situation politique serbe :
- La consolidation de la rupture entre le Parti DS, qui dirigeait le pays depuis la chute de Slobodan Milosevic (fin 2000), et les autres membres de l'ancienne DOS. Le parti du premier ministre Zoran Zivkovic et du ministre fédéral de la défense Boris Tadic semble s'installer désormais dans l'opposition.
- Le rapprochement de la nouvelle coalition avec les partisans de Milosevic, ce qui confirme les tendances nationalistes que l'on prêtait jusqu'à présent au parti de Kostunica. Pour Stojan Cerovic, éditorialiste de Vreme, ce rapprochement n'est pas une surprise : "Le fait que (Kostunica) n'exclut pas les radicaux, montre que ces derniers lui sont d'une certaine manière plus près du cœur, alors que tous les arguments rationnels plaident en faveur de la formation d'un gouvernement avec les partis démocratiques.(…) Pour Kostunica, certains de ses anciens alliés de la DOS sont inacceptables, plus peut-être que les radicaux. Cela veut dire que le pays est toujours au bord de l'abîme, et qu'il s'est à peine éloigné du 5 octobre 2000, alors que Djindjic n'est plus".
Il convient toutefois de relativiser les conséquences de ce rapprochement. Le SPS soutiendra le futur gouvernement que devrait diriger Vojislav Kostunica, mais sans participer à sa composition. S'il est probable que la future équipe politique confirmera sa résistance à collaborer avec le Tribunal Pénal International, pour ne pas déplaire à son électorat et aux ultra-nationalistes, on voit difficilement comment le Parti socialiste pourra soutenir les réformes que le gouvernement sera amené à prendre pour sortir du marasme économique et de la crise politique que connaît le pays depuis plusieurs mois : relance des privatisations, règlement des rapports avec le Monténégro, réforme constitutionnelle, etc. Il convient par ailleurs de noter que le G17+, d'orientation libérale et pro-européenne, partenaire de Kostunica, est hostile à une alliance avec les radicaux, et que le parti ultra-nationaliste de Vojislav Seselj, le SRS, est resté, quant à lui, à l'écart de ces négociations. Il a d'ailleurs présenté sa propre candidate à la présidence du Parlement, Mme Gordana, qui a recueilli 80 voix.
À la faveur de ce retournement tactique, la classe politique serbe a réussi provisoirement à sortir de l'impasse politique dans laquelle elle était enfermée : le nouveau président du Parlement devient automatiquement président de la république par intérim et, de ce fait, peut pressentir un nouveau chef de gouvernement, qui sera vraisemblablement Vojislav Kostunica. M. Marsicanin pourra également organiser une nouvelle élection présidentielle, dont l'issue, toutefois, restera incertaine tant que subsistera l'obligation d'atteindre le seuil de 50 % de participation électorale nécessaire à la validation du scrutin.
Reste que l'orientation politique de la nouvelle coalition est loin d'être claire, ce qui inquiète les démocrates belgradois et la communauté internationale : les démons du nationalisme ne sont pas encore exorcisés en Serbie. Hervé Collet. l