"Election présidentielle russe : la question du choix", Ella PAMFILOVA
2008-12-11

Beaucoup s'étonnent de voir que le président Poutine n'a pas un seul rival à sa taille pour l'élection du 14 mars prochain. Le système électoral russe prévoit la participation de plusieurs candidats, mais, à ce jour, aucun d'eux, n'a manifestement l'envergure d'un leader de premier plan. Pourquoi ? Ella Pamfilova, présidente de la Commission des droits de l'homme, tente de répondre à cette question.

"A mon avis, il y a chez nous pas mal de gens intelligents et talentueux, qui pensent en termes stratégiques. Par contre, les possibilités réelles de devenir un leader sont réduites. La raison en réside sans doute dans un système oligarchique monstrueux qui permet à certains groupes de s'approprier toutes les ressources financières et administratives.

Les processus d'un développement démocratique, qui ont été amorcés en Russie il y a moins de quinze ans, se déroulent très difficilement. Les lamentations hystériques d'une étroite élite politique, financière et intellectuelle sur les processus démocratiques qui seraient mis en veilleuse ressemblent pour le moins à des larmes de crocodile. Il y a, plus simplement, un petit groupe d'individus qui a habilement fait son nid dès le début des réformes, "mettant le grappin" sur tout le pays. Et maintenant que l'on commence à les écarter des ressources du pouvoir, ils sombrent dans l'hystérie. Telle est la raison première de la vague d'indignation qu'ils soulèvent aujourd'hui.

Ce n'est pas Vladimir Poutine qui a imaginé tout ce qui se produit en Russie depuis quinze ans. Je me souviens très bien, par exemple, du commando qui a pris d'assaut la chaîne de télévision NTV ou des événements de 1993, et autres choses pitoyables. Ou comment certains de nos éminents démocrates, qui pleurent aujourd'hui sur le sort de la démocratie dans le pays, n'ont eux même jamais cessé, autrefois, d'user de méthodes antidémocratiques, bolcheviques. Seulement, à l'époque, cela se justifiait, paraît-il, par la "nécessité de mener les réformes".

Nous sommes encore loin de la démocratie. A vrai dire, je ne veux pas aujourd'hui, non plus, justifier tout ce qui se passe. Nous avons des problèmes avec la liberté d'expression, la presse régionale subit des pressions. Mais ce n'était pas mieux avant. Vous pouvez me croire, moi qui ai connu tous les "délices" des pressions exercées par notre élite. Par cette élite qui, hier encore, se pressait au Kremlin pour y "manger dans la main". Qui a perdu, non la démocratie, mais la possibilité d'être les "maîtres de la vie".

Ce qui pose problème, je crois, ce n'est pas que la prochaine élection présidentielle se déroule sans leaders ni rivaux dignes. C'est l'absence quasi totale d'idées nouvelles qui est le plus grave. Personne n'a été capable, aujourd'hui, de formuler une stratégie de développement qui soit moderne et bien pensée.

Il se peut que Vladimir Poutine lui-même ne soit pas satisfait de cette situation. Quant à moi, je suis profondément convaincue qu'en tant que président, il doit faire tout son possible pour que se développent les institutions civiles et les initiatives publiques, pour que se constituent des partis et des mouvements d'opposition. Car l'on ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste. Toute progression n'est possible qu'à travers la lutte des contradictions. La concurrence des opinions et des positions est indispensable.

C'est évidemment triste qu'il en soit ainsi. C'est un malheur pour tout le pays. Néanmoins, je suis sûre et certaine que de nouvelles figures surgiront, des hommes politiques jeunes et respectés, porteurs d'idées nouvelles.

Mais à quoi bon créer artificiellement l'apparence d'une opposition ? Il serait absurde de choisir des jeunes sympathiques qui conviendraient sur tel ou tel point. Il faut regarder la vérité en face et prendre conscience des conséquences négatives de la situation. Il ne faut pas fabriquer des marionnettes, mais révéler les personnalités publiques et les leaders politiques qui possèdent le plus de capacités, afin qu'ils finissent par former une nouvelle élite politique, capable d'élever la Russie au niveau qui lui revient de droit.

La principale tâche du futur Président pour les quatre ans à venir consiste à réunir, au sein de la société, des conditions qui permettent aux véritables leaders de ne pas se laisser abattre mais, au contraire, de gagner en maturité et de s'illustrer en s'appuyant naturellement sur leurs propres forces, leur expérience et leur savoir-faire. C'est très difficile. Force est de reconnaître que rares sont les pays où ces conditions sont effectivement réunies. Je suis pourtant persuadée que l'avenir de la Russie et son niveau de développement en dépendent. "



(Transmis par RIA - Novosti)