Pour comprendre le régime "fort" du maître de Minsk : la mentalité traditionnelle biélorusse…(février 2004)
2012-02-27

La mentalité traditionnelle des Biélorusses se caractérise par deux traits significatifs.

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Tout d'abord,

il s'agit de la tendance à transposer le modèle familial patriarcal, modèle où l'autorité du chef de famille est prépondérante, au niveau de la nation tout entière. D'où le respect de l'autorité politique suprême et le goût d'un pouvoir central fort affiché par un grand nombre de Biélorusses. En effet, le Président de la République est investi d'une autorité non contestée. Par transposition, on lui attribue les mêmes qualités exceptionnelles qu'au chef de famille patriarcal. Le Président biélorusse est investi des attributs du père autoritaire et qualifié par la majeure partie de la population de bat'ka, c'est-à-dire de père des Biélorusses. Appliqué à l'État biélorusse et à ses institutions, ce modèle familial prend la forme de ce que l'on appelle "la main forte" du pouvoir politique, c'est-à-dire la mise en place d'un régime politique autoritaire, dirigé par une personnalité marquante - le président de la République - capable ou présumé capable de faire régner l'ordre, la stabilité et la justice sociale. Selon un sondage effectué en septembre 1997 par le Centre de recherches sociologiques et politiques de l'Université d'État, 37,9 % des personnes interrogées se déclarent partisans de la nécessité d'une "main forte" afin de garantir un fonctionnement efficace du gouvernement et d'assurer la discipline. (…)

Tout comme le chef d'une grande famille, le Président de la République se distingue par des traits tels que la sagesse et l'infaillibilité. De plus, Alexandre Loukachenko bénéficie d'un pouvoir discrétionnaire sur les personnes et jouit d'une légitimité reposant infiniment plus sur la tradition et le respect inconditionnel de l'autorité, que sur les résultats de la politique officielle mise en place par le chef de l'État. Sa légitimité de chef de famille laisse les mains libres au chef de l'État biélorusse et le place au-dessus de la loi. Il peut alors imposer son propre projet politique, la soumission de la population étant assurée par le respect de la tradition. La seule différence entre les deux modèles est qu'au moment où l'efficacité du chef de l'État est mise en cause, il refuse de porter l'entière responsabilité de ses actes et cherche à désigner, souvent imaginaires, qui l'empêchent d'accomplir la tâche qu'il s'est fixée. En conséquence, tout citoyen non sympathisant et toute force politique d'opposition encourent le risque d'être accusés de complot. Par exemple, lors du message annuel du 7 avril 1999, Alexandre Loukachenko, tout en reconnaissant que la Biélorussie a sombré dans une grave crise économique, nie sa propre responsabilité et met en cause des groupes imaginaires d'ennemis de l'intérieur aussi bien que de l'extérieur, qui se donnent pour objectif de contester son pouvoir. Parmi les premiers, figurent avant tout les ministres (qui ne font pas leur travail), les chefs d'entreprises (inefficaces) et même les travailleurs (qui manquent de discipline). Quant aux ennemis du second type, ils sont regroupés dans une vaste catégorie portant le label "occident", qui cherche à déstabiliser la situation politique et économique de la Biélorussie : le FMI refuse d'accorder des crédits, l'Union européenne applique des tarifs douaniers discriminatoires, etc. De plus, Loukachenko accuse l'Occident de financer les activités de l'opposition, taxée de revanchisme et qui vise à renverser le régime en place, en effectuant à cette fin des achats d'armes. Doté de qualités proprement exceptionnelles, le président biélorusse, quant à lui, démontre sa volonté de mener le peuple vers un projet d'avenir radieux, projet qui serait déjà réalisé s'il n'y avait pas eu toutes ces forces subversives empêchant cette marche triomphale. (…) À force d'être considéré comme le héros promu par tous, incarnant à lui seul toute la nation, le chef de l'État a tendance à voir dans l'administration et ses agents, sa "propriété" personnelle. Tout comme le père de famille autoritaire dispose d'un droit absolu sur les membres de sa famille, le président biélorusse jouit d'un droit discrétionnaire sur toutes les personnes, y compris sur les fonctionnaires d'État et les représentants du peuple dans l'appareil législatif.(…)

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La deuxième caractéristique

majeure de la mentalité biélorusse est son attachement au monde traditionnel, tout changement venant de l'extérieur étant rejeté. Au niveau politique, la mentalité biélorusse résiste à la diffusion et l'implantation dans les consciences individuelles des valeurs politiques libérales et perpétue une nette préférence pour les valeurs traditionnelles. Parmi les six valeurs préférentielles des Biélorusses figurent ainsi (sondage de 1997) : le goût du travail (74, 2 %), l'ordre et la stabilité (65,6 %), la famille (60,3 %) et la sécurité (45,1 %). En revanche, les valeurs démocratiques propres à l'État de droit et à la société civile, telles que la légalité du pouvoir, les droits de l'Homme, les libertés fondamentales, le droit sacré et inviolable de la propriété privée, la stricte séparation entre les sphères privée et publique sont, sinon ignorées par une partie de la population biélorusse, au moins considérablement sous-estimées et mal ancrées dans la conscience individuelle.

(extraits d'un mémoire de I.C, étudiante en sciences politiques)