Géorgie : les Adjars expriment leur ras-le-bol
2004-05-14

La scène rappelle les heures sombres de la Géorgie, il y a treize ans, lorsqu'elle était en proie aux sécessionismes. Un pont qui gît au fond de la rivière, des planches instables posées sur des blocs informes de béton, de pauvres gens qui les empruntent, chargés de sacs, pour passer d'un côté à l'autre de la rivière Tcholoki. Plus choquant encore, plus effrayant, les gueules des hommes en armes qui vous attendent côté adjar. Armés jusqu'aux dents, certains sont cagoulés. Il s'agit des hommes de la garde personnelle d'Aslan Abachidze, l'autoritaire chef de l'Adjarie que Mikhaïl Saakachvili, le nouveau président géorgien, veut renverser le plus vite possible.

Parmi ces professionnels de la guerre, traînent ici ou là des paysans descendus des quelques villages de montagne, armés par Aslan Abachidze depuis la «Révolution des roses » en novembre dernier, lorsque Edouard Chevarnadze a été contraint à la démission. Qu'ils pénètrent dans le territoire adjar ou qu'ils en sortent, les passagers sont arrêtés, identifiés et parfois fouillés. Pas question de permettre l'entrée des partisans du nouveau président géorgien. Pas question non plus de laisser partir des hommes de divers corps armés fidèles de «babu» (grand-père, le surnom d'Aslan Abachidze), que beaucoup ont abandonné depuis dix jours pour faire allégeance à Tbilissi.

Les palmiers sont là, plus verts que jamais. Mais, en ces jours de tension, l'Adjarie n'a plus rien du petit paradis des bords de la mer Noire à quoi il ressemble habituellement. Quelques kilomètres plus loin, Kobuleti, paisible station balnéaire, est comme morte. Quelques rares promeneurs hantent ses rues et son front de mer. Ils parlent. Lia, qui tient un petit café du centre ville, confie volontiers son angoisse. « Ici, on gagne notre revenu de l'année les deux mois d'été, dit-elle. Si la crise continue, pas un touriste ne mettra les pieds ici cet été. De quoi vivra-t-on l'année prochaine? » « Abachidze est fou »,) affirme un de ses clients.

Malgré tout, notamment la peur de voir couler le sang, la détermination est grande chez certains. Ce mardi, jamais les manifestations n'ont été aussi importantes en Adjarie depuis que le dictateur local a pris le pouvoir dans cette petite république autonome, en 1991. La colère de la population s'est emplifiée depuis le 18 janvier, date à laquelle fut assassiné le vice-ministre de l'Intérieur de l'Adjarie, Temour Ilaichvili. « Il a été tué sur ordre d'Aslan Abachidze, assure Sosso, un de ses neveux, parce qu'il soutenait ouvertement le président Saakachvili. Abachidze a voulu en faire en exemple pour dissuader ceux qui seraient tentés de le renverser. »

Ce mardi soir, le dîner chez les Ilaichvili est du genre de ceux qui servent à prendre des forces avant la bataille. A vingt et une heure, Sosso, son oncle Rouslan, et quelques proches quittent la grande demeure familiale direction Batoumi, la capitale adjare. Une grande manifestation s'y prépare. « On le renversera tôt ou tard »), affirme Rouslan.




(Régis Genté, envoyé spécial à Kobuleti pour Le Temps/
mercredi 5 mai 2004)